Gilets Jaunes : La répression s’essouffle sur les braises

granderoueDes rond-points aux frontières, des péages aux grilles des ministères, la trêve des confiseurs n’aura existé que sur l’antenne des chaînes d’info. Le mouvement s’essouffle ? Non, il n’a pas cessé de s’époumoner et reprend de plus belle en cette nouvelle année. Dans la rue, ça donnait l’acte 8, samedi 5 janvier : une mobilisation comme les pavés de Lille en avaient rarement vécue. Récit.

Dès le départ, l’ambiance est énergique. Elle se mesure aux claquements de pétards et aux panaches des fumigènes. Les renforts sont venus de toute la région, Calais s’affiche derrière une grande banderole et des slogans déter’. Le jaune recouvre la place de la « République en Péril », les CRS sont bien rangés devant la Préfecture, en nombre. Tout est prêt.

La manif s’élance à l’heure pile vers la gare, suivant un tracé que l’on connaît par cœur. Le parcours a été dûment déposé en Préfecture, il ne peut rien nous arriver d’affreux. La veille s’est tenue la première Assemblée générale des Hauts-de-France, dans une bourse du travail pleine à craquer. Il s’y est dit que le parcours serait balisé jusqu’à 15h, garantissant un air respirable à celle et ceux qui souhaitent manifester sans yeux rouges. Après 15h, chacun.e sera libre de circuler où bon lui semble.

acte8

Tout se passe à merveille, des feux d’artifice éclatent sur le parvis de la gare, la Fanfare de Lutte vient cuivrer les slogans de ses chants révolutionnaires. Le temps est clément, contrairement aux lignées de CRS qui se positionnent autour de la grand-place. Hors de question de laisser un quelconque gilet fluo pénétrer dans le Vieux-Lille, ce serait une faute de goût. À ceux.celles qui tentent quand même de bifurquer vers la rue Esquermoise, les CRS répliquent instantanément par des gaz lacrymo. La grand-place est soudainement balayée par une fumée brune, agressive, alors que le cortège n’en finit pas d’arriver. En quelques secondes, elle se vide de ses touristes. Les manifestant.es, à peine arrivé.es sous la grande roue, reçoivent leur lot de fumée toxique sans comprendre. Enfants compris. « Leur gaz est plus vénère que d'habitude, on dirait. J'ai pris trop cher... J'ai la nausée », se plaint une manifestante.

Les rangées de CRS, bien alignées au début de la rue Esquermoise, ne laisseront passer personne. Derrière leur cordon, ils retiennent en otage la foule de bourgeois.es du samedi, les mains pleines de paquets et la peur au ventre. Devant eux, les insultes fusent, les palets de lacrymo sont renvoyés d’un coup de pied. Les gilets jaunes sont dispersés, sonnés, crachent leurs poumons sous les yeux blasés des client.es du MacDo.

gaz

Fanfares et fanfarons

Malgré l’offensive policière, le cortège reprend sa route rue Nationale, un degré de colère en plus. Tiens, les baqueux font leur apparition, sous les quolibets de la foule. Ils sont une quinzaine, casques et masques apparents - le brassard, lui, ne l’est pas toujours.

Place de Strasbourg, la foule se compacte, l’ambiance se transforme. La Fanfare de Lutte reprend Bella Ciao, immédiatement entonnée par des dizaines de manifestant.es. Ils sont bientôt une centaine à entourer les fanfaron.nes, à chanter, danser et à se lancer dans une queue-leu-leu festive. Du jamais vu. Les gaz sont oubliés, la mélodie est reprise en chœur : « La fleur sous laquelle je serai enterré est celle de la liberté... ».

15h. Le défilé entame la rue Solférino. Après quelques hésitations, la foule se scinde. Pour les quelques un.es qui le souhaitent, le retour vers la place de la République se fera sans encombre. Pour les autres, la manif, devenue sauvage, se poursuit par la rue Gambetta, vers Wazemmes. Combien sont-ils à s’aventurer en dehors du parcours déclaré ? 2000 ? Plus ? Les chiffres n’ont pas d’importance. À peine lève-t-on les yeux au ciel en lisant le décompte préfectoral relayé par la Voix du Nord. Aucun doute, c’est une foule massive qui s’engage dans Wazemmes. Ici, les visages se montrent aux balcons, souriants, les signes d’encouragement et de soutien sont nombreux. « Ne nous regardez pas, rejoignez-nous », clament les gilets jaunes. On ne voit plus aucune trace d’uniforme ni de brassard. Les flics auraient-ils enfin déserté ?

Arrivé sur la place du marché, la foule se regroupe un instant. Le petit magasin Auchan attire l’attention : « Tout le monde déteste les Mulliez ». Il ne faut pas longtemps avant que les œufs et les pétards se mettent à voler en direction de l’enseigne, qui baisse rapidement son rideau de fer. L’action ne fait pas l’unanimité dans les rangs :

« Pas de casse, hein !, prévient une manifestante.

- C'est Auchan, les Mulliez, ils exploitent des dizaines de milliers d'individus et se gavent ! C’est quoi le problème ?

- C'est pas faux. Oui, c’est vrai. Bon. »

Le défilé reprend, à travers l’étroite rue Jules Guesde. Certain.es voient dans les palettes de bois empilées au milieu de la rue une invitation à la barricade. « On ne va pas cramer ça ici, c'est un quartier populaire. », proteste quelqu’un. Une autre surenchérit : « Ici les commerçants sont nos amis, il ne faut pas bloquer. ». Et une voix de rétorquer : « Il faut aller dans le Vieux-Lille, alors ! ».

Mais c’est vers le rond-point des Postes que la foule se dirige maintenant. Les flics ont pris les devant, ils attendent les manifestant.es de pied ferme, bien décidés à ne laisser personne entraver ce rond-point stratégique. La confrontation est inévitable. Une partie des gilets jaunes tente de forcer l’accès par le boulevard Victor Hugo. Les CRS hésitent, se déplacent. Quelques oranges ramassées rue Jules Guesde s’écrasent sur les boucliers. La réplique est cinglante, la rue des Postes se couvre bien vite d’un brouillard opaque, illuminé par la flamme d’une barricade.

manif

Deux cortèges, deux ambiances

Dans la confusion, le cortège se scinde. Les CRS avancent désormais sur deux fronts, rue des Postes et boulevard Victor Hugo. La foule, agitée, cherche une échappatoire dans les rues perpendiculaires. Un premier groupe retourne rue des Postes après que la majorité des CRS ont quitté le rond-point du Serpent. Le second choisit de remonter le boulevard Victor Hugo. Rue Jules Guesde, la BAC plaque plusieurs personnes contre les murs et le sol, au milieu des oranges éparpillées. Trop serrés, les poignets.

Côté Victor Hugo, la manif reprend vers le parc Jean-Baptiste Lebas, les grilles rouges pour point de repère. Les gilets sont assez nombreux.ses pour reformer rapidement un groupe de plusieurs centaines de personnes. Mais de nouveau, c’est la confusion. La police à moto, armée de flash-ball, devance la foule. Les voltigeurs réapparaissent ces temps-ci dans les cortèges – un rappel sinistre, plus de trente ans après la mort de Malik Oussekine. Nous avons la désagréable impression qu’ils indiquent la marche à suivre. Certain.es, cherchant à se rapprocher de République, se font gazer rue Jeanne d’Arc. La dispersion fonctionne alors, un peu.

Côté Jules Guesde, le cortège poursuit sa progression en sens inverse. Cette fois, des poubelles et autres objets pouvant ralentir la progression des flics sont jetés au sol. En fait, les flics ne sont jamais très loin, et le cortège se hâte, dans l’objectif de retrouver le second groupe à République. Un crochet est fait par Rihour, pour rajouter du piment dans la journée des touristes.

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La manif' introuvable

Du côté des bleus, c’est la confusion. Aux abords de la préfecture, un gradé lance un ordre : « On ne sait pas où ils sont. Du coup, vous fouillez tous les civils qui passent ! »

Pour trouver des manifestants, la meilleure méthode consiste à suivre les troupes en bleu. En général, elles connaissent le chemin. Sauf que là, on assiste à une scène d’une grande tristesse. Un bataillon de CRS remonte le boulevard de la Liberté, seul, bloquant la circulation dans le vain espoir d’apercevoir des reflets jaunes. Las, il n’y a personne. C’est triste, un CRS sans personne à gazer.

C’est à ce moment que débarque une flopée de baqueux… en bus ! Scène inédite. Ils commençaient à avoir mal aux pieds ? Ont-ils seulement validé leurs tickets ? Toujours est-il qu’ils se retrouvent dans la même situation absurde, au beau milieu d’un boulevard vide de manifestant.es. Très vite pourtant, ils claquent des talons en direction de l’entrée de la rue de Béthune, côté gare. On sent la tension dans les rangs, ça avance à marche forcée. Dans la rue commerçante, ils se frayent un chemin dans la rue noire de monde. Eux aussi se mettent à faire leurs emplettes, multipliant les fouilles et arrestations au petit bonheur la chance. Derrière eux, une foule commence à se former, à distance des projectiles, d’abord juste pour voir, puis pour exprimer leur colère face aux méthodes d’arrestation qui ont lieu sous leurs yeux.

À République, répression systématique

De l’autre côté de la rue commerçante, c’est l’affrontement final pour la majorité des manifestant.es.

Vingt minutes plus tôt, près d'un millier d'entre elles et eux s’est retrouvé à République, après avoir été dispersé en tous sens. Chacun.e raconte sa manif, fait le point de la situation et péter quelques feux d'artifices, avant de se motiver pour envahir la rue de Béthune.

Plusieurs centaines d’incorrigibles se relancent dans la bataille : « Enlevez-vos gilets ! ». Tout le monde s'exécute. Au milieu de la foule, impossible de distinguer les bon.nes consommateur.rices des mauvais.es manifestant.es. Devant les anciennes galeries Lafayette, un cordon de bleus se positionne, prêt à frapper.

Quelques gilets jaunes, devenus badauds, sont installés aux terrasses des cafés voisins, d’autres se sont fondus dans la masse. Dès lors, difficile pour les flics de trier le bon grain de l’ivraie. Ils se replient doucement, cernés des deux côtés.

Beaucoup de monde filme les arrestations. Quelqu’un s’écrie :

« Vous voyez ce que vous faites là ! C’est vous qui nous provoquez ». « Qu’est ce qu’ils ont fait pour que vous les arrêtiez ? Rien, ils n’ont rien fait ». Les terrasses se lèvent, les huées fusent de toute part. Un « Tout le monde déteste la police » jaillit comme une étincelle et prend, comme du petit bois bien sec. Le slogan est scandé par la foule mélangée. La flicaille recule, emmenant avec elle sa récolte de poignets serrés trop fort. Face à une marée de portables et de caméras, ils n’ont d’autre choix que de ravaler leur hargne et de regagner la protection de leur préfecture.

bac

 

La citadelle Euralille

Pendant ce temps, le dernier cortège a pris la direction d’Euralille via la rue du Molinel. Au doigt mouillé, il.s et elles sont plus d'une centaine, déterminé.es à déranger ce haut lieu de la consommation. Préparé à cette éventualité, le centre commercial a déployé tout son arsenal d’agents de sécurité et alerté les forces de l’ordre. Le temple du capitalisme local se révèle imprenable. Des sirènes retentissent. Les gilets jaunes sont rangés. Des camions de CRS arrivent à grande vitesse.

Une partie des manifestant.es se dirige alors vers le Vieux-Lille, où quelques un.es racontent avoir été poursuivi.es jusqu’au palais de justice. Les condés ratissent le secteur à la recherche d’éventuels cortèges reformés. On rapporte plusieurs arrestations.

Que la menace change de camp, que nous cessions d’avoir peur

À la violence symbolique et verbale du pouvoir, toujours plus insultant et menaçant, s’ajoute au vu et au su de tou.tes, la violence physique des arrestations arbitraires. Au moins 42 personnes ont été arrachées par la BAC, plaquées contre un mur ou contre le pavé pour être mises à l’ombre. Mais plus la répression est forte, plus le courroux, la détermination et le sentiment de légitimité du mouvement prennent de l’ampleur. Les cris résonnent de plus en plus fort chaque semaine. Lille a peut-être mis du temps à réunir les forces, aux moments où les rond-points et les frontières avaient besoin de soutien. Mais ce que la ville a connu depuis fin décembre, c’est une énergie sans cesse renouvelée, gonflée, déterminée. Attisée aussi par l’écœurement d’assister à une répression aveugle, démesurée et révoltante. Le gilet jaune, cette « fringue moche » est devenu l’outil ingénieux par lequel on brille enfin dans le noir.

Un nouveau rendez-vous est fixé ce samedi 12 janvier à 13h30 place de la République.

Mercredi 16 janvier se tiendra la 2e assemblée régionale, à la Bourse du Travail de Lille-Fives. Elle est ouverte à toutes et tous.

La Brique

Merci à Julien Pitinome et au Collectif Oeil pour les photos.

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