Calais, capitale des barbelés

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Octobre 2016, l’État ordonne l’évacuation du bidonville de la lande de Calais. Installées progressivement depuis 2015, 10 000 personnes ont tenté de construire sur cette zone un semblant de ville avec son école, ses commerces, ses restaurants, ses lieux de culte, etc. La situation était d’une extrême précarité, mais la vie s’était tout de même à nouveau organisée. En trois jours, tout a été rasé à coups de bulldozers. Et Hollande de déclarer : « J’assure aux Calaisiens qu’il n’y aura pas de réinstallation sur la lande. Elle est évacuée. Elle sera sécurisée ». Voilà comment se traduit la politique d’accueil de la France : militarisation de l’espace, invisibilisation des réfugié.es, extension de la violence policière, zéro installation sur le territoire français.
 
 
Retour à Calais, après quelques mois à distance. Sur la route, pause au Puythouck, près de Grande-Synthe, où des exilé.es ont trouvé refuge après le terrible incendie du camp de La Linière1. Il n’y a pas âme qui vive, excepté sous les casquettes de police (encore que...). Plus à l’intérieur du bois, quelques traces de feux de fortune et autres tissus emprisonnés dans les branchages sont autant de traces de survie récemment laissées par des exilé.es. En partant, on croise des humanitaires anglais évitant les patrouilles des keufs, qui amènent de quoi lutter contre la faim et le froid aux réfugié.es qu’ils estiment à une soixantaine sur cette zone. On quitte ce désert soigneusement organisé pour celui de Calais. Des camarades nous ont donné rendez-vous dans le centre-ville. À l’arrivée, soudaine impression de vide, aucune trace des exilé.es dans les rues et les parcs de la ville. « La mairie a organisé une véritable politique de dispersion et de démobilisation depuis le démantèlement », nous explique-t-on. « L’État ne gère plus que la police ici, afin de mettre une pression énorme sur les exilé.es et les militant.es. » La tolérance zéro, beuglée à l’unisson par les pouvoirs publics, se traduit localement par des arrêtés municipaux interdisant de se poser dans les parcs et jardins, de donner des tentes aux exilé.es, mais aussi de distribuer des repas dans le centre-ville. Sans compter les appels à dénoncer l’installation des squats… et la tension policière sans commune mesure.
 
La zone du dehors
 
18 heures, zone industrielle des dunes, à proximité de l’ancien camp de la lande de Calais2. Des chemins se dessinent à travers un épais maquis dunaire. Des dizaines de lignes haute-tension dominent nos têtes. Les chemins débouchent sur un vaste terrain vague bordant un bois et des entrepôts logistiques. C’est dans ce no man’s land que se déroulent chaque jour la distribution alimentaire et les premiers secours des associations humanitaires. La veille, des exilé.es sont virés manu militari du bois Dubrulle où ils avaient trouvé refuge à proximité immédiate de la distrib’. Les camarades rencontrés n’avaient pas plus d’informations que nous sur les conditions de cette évacuation. Sur place, la situation est indescriptible. Il est devenu impossible d’apporter simplement de l’aide aux exilé.es pour les associations. Elles sont sommées elles aussi de dégager en dehors des heures autorisées par l’État : 18h - 19h15. Les camions de l’Auberge des migrants et de Refugees Community Kitchen (RCK) arrivent. Deux files de près de 300 personnes se forment pour attendre le repas du soir. Des groupes semblent échoués sur cette friche en dehors de tout, sans abri ou accès à l’eau, avec pour seul bagage parfois un sac à dos, parfois juste un sac de couchage. Les exilé.es s’assoient et discutent avec les militant.es, tandis que d’autres dorment à même le sol, épuisé.es. On discute avec Thomas, un Érythréen de 17 ans parti depuis trois mois. Il évoque son passage par la Libye, la violence de la guerre, puis par l’Italie en quête d’un travail inaccessible. Le regard éteint, le corps éreinté par la fatigue et l’abandon dans lesquels l’impasse calaisienne le plonge, il s’adresse à nous d’une voix lasse. Autour, les barbelés, les grilles, les fourgons de CRS et une bagnole de police bloquent toute perspective. L’entrepôt à proximité est équipé de trois caméras globes, toutes tournées vers la zone de distribution. La maire, Natacha Bouchart, est allée jusqu’à prendre un arrêté  interdisant tout rassemblement dans « la zone industrielle des dunes » (depuis invalidé par la justice). Lorsqu’on évoque avec Thomas la question de leur flagrante mise à l’écart et du harcèlement policier qu’elle favorise, il répond, l’air désabusé, comme une évidence : « à personne illégale, territoire illégal ».
 
Démobiliser pour soumettre
 
Rituel lugubre, à 19h. Les phares des fourgons s’allument en guise de sommation, puis les cognes sortent de leur caisse, matraque et flashball en main, et s’avancent sur le terrain en ligne, comme pour une battue, obligeant les réfugié.es à se replier dans l’insalubrité du bois. La mise en scène est bien rodée et la violence est à ce moment-là encore implicite. Les bleus auront tout le loisir de se déchaîner pendant la nuit, comme nous le confient dans la soirée les exilé.es3. On demande aux camarades pourquoi est-ce qu’il n’y a pas plus de résistance au moment des battues. D’une part, « parce que les réfugié.es n’ont pas les bons papiers et qu’ils risquent l’arrestation sèche », et d’autre part, « parce nous [les militant.es] ne sommes pas assez nombreux pour organiser un rapport de force ». La lutte se résume ces soirs-là à filmer l’intervention des keufs, dénoncer les violences policières, assister juridiquement les exilé.es, rappeler que l’absence de mise à l’abri des mineurs est illégale, etc. « Faut comprendre que l’urgence ici depuis le démantèlement, c’est la survie, ce n’est plus la construction ou l’organisation de quoi que soit », estime une militante. Tandis qu’une copine témoigne de l’épuisement des militant.es et du manque de monde sur le terrain (y a urgence...). « L’action de l’État a été une belle manière de désamorcer les luttes » nous assure t-on. La stratégie de division est imparable : les associations sont clairement réduites à gérer l’urgence, laissant bien souvent de côté les revendications politiques. Soit elles privilégient l’action humanitaire et sont alors contraintes de « faire avec » les arrêtés municipaux – aussi illégaux soient-ils – soit elles tentent le rapport de force et une opposition frontale, nécessairement plus difficiles à tenir ces derniers temps4.
 
 
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Cause toujours
 
En visite le 14 juin 2017 à Calais avec ses services, Jacques Toubon, défenseur des droits, demande « que soit mis un terme aux atteintes aux droits fondamentaux les plus élémentaires dont sont victimes les exilés, notamment les mineurs, et qui demeurent à ce jour sans précédent ». Il s’indigne de l’état d’abandon dans lequel sont plongé.es les exilé.es qui « disent être traqués jour et nuit dans plusieurs sous-bois de la ville.  [Ils] ne   peuvent dès lors plus dormir, ni même se poser ou se reposer et restent constamment sur le qui-vive. » Jacques Toubon exhorte l’État à ne pas « s’obstiner dans ce qui s’apparente à un déni d’existence des exilés » et réclame « la fin de cette sorte de traque, l’autorisation des distributions de repas, la mise à l’abri des mineurs sur place, la mise en place d’un lieu où les personnes peuvent se reposer, se ressourcer et envisager la suite de leur parcours migratoire. » À lire le communiqué publié le soir-même de la visite de ses services5, on en oublierait presque que le défenseur des droits est là pour légitimer l’hypocrisie de l’État. D’ailleurs, on se marre de voir Toubon viré gaucho depuis qu’il a été nommé défenseur des droits... Car même si ce dernier est là pour servir de soupape de décompression, cela ne devrait nous faire oublier qu’il est bel et bien au service de l’envolée sécuritaire menée par le gouvernement depuis 20 ans sur le littoral. Loin de nous l’idée de dégommer les bonnes intentions de Toubon… Sauf à oublier qu’elles sont là pour évacuer les véritables enjeux de pouvoirs que sont l’égalité des droits, les violences policières, la liberté de circulation et l’ouverture des frontières. D’ailleurs, difficile d’imaginer mettre « fin à cette sorte de traque » avec l’envoi, par le ministère de l’intérieur, de 150 casqués en manœuvre, stimulés par la haine de l’autre, la grandeur de la France et l’amour de la gazeuse, du flashball et de la matraque.

Politique de l’invisibilisation
 
Retour en ville, direction la digue, à pied cette fois. Sur la route, l’absence de réfugié.es dans les parcs et dans les rues nous surprend à nouveau, alors que les terrasses sont bondées et les files d’attente pour les frites et les glaces s’étirent sur le bitume. En ville, la vie semble avoir repris son cours normal, sans les exilé.es, relégué.es toujours plus loin dans les périphéries. On a décidément l’impression d’une ville à deux vitesses, avec un décor dévasté d’un côté, et un ersatz de station balnéaire de l’autre. Comme une espèce de ville bien rangée, où chacun est à sa place – patrouilles de CRS en vigilance pour assurer la tenue du spectacle orchestré par la mairie de Bouchart. 23h, retour sur la zone des dunes où les rondes de sécurité s’intensifient. Des jeunes sont en train de faire un foot. On retrouve Thomas et un groupe qui nous invite à discuter. Certains d’entre eux se soupèsent mutuellement, histoire de mesurer leur évidente perte de poids. Ils s’excusent de n’avoir que de l’eau à nous proposer. On évoque à nouveau le défilé des keufs qu’on a vu rôder dans le coin en arrivant. Un type plus âgé, afghan, nous balance qu’un gamin de 14 ans est revenu la nuit dernière avec la gueule allumée par les gaz lacrymo. On leur laisse quelques tubes de sérum physiologique. Ils nous remercient chaleureusement de ce geste dérisoire, et proposent de rester avec eux pour la nuit. Pour le moment, ils sont encore tranquilles, mais savent que les condés attendent le milieu de la nuit, vers 3h, pour violenter tout le monde, arracher les tentes, couper les duvets et détruire tout ce qui peut avoir de l’importance pour eux. Ici comme ailleurs, l’État et ses sbires ont lâchement étouffé la présence des exilé.es sous les traits d’une répression sans précédent visant à les confiner dans la non-existence. Bouchart pourra bientôt labelliser sa commune auprès du ministère de l’intérieur : après Calais, capitale de la dentelle, Calais, capitale des barbelés.
 
Riton, Stella, Hala Zika
 
1.Lire : « Grande Synthe : le désespoir part en fumée », 14.04.17, labrique.net.
2. Sur le démantèlement, lire : « Exil à Calais : fin de partie ? », La Brique, n°49.
3. Cf. le communiqué de presse publié par trois associations, la Cabane Juridique, le Réveil Voyageur et Utopia 56 à propos des violences policières (15 avril 2017).
4. Sur le rôle des associations humanitaires, lire La Brique, « Quand l’État administre le désastre » in Décamper, La Découverte, 2016.
5. Communiqué publié le 14 juin 2017 sur le site internet du défenseur des droits.

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