L'Union fait la force

illu lunion2 1À Lille, au cœur de Moulins, l'enseigne d'un supermarché Match enlaidit une façade grandiose et bien conservée, dont le fronton arbore encore les mots « Coopérative L'Union de Lille ». Qui soupçonne aujourd’hui que se trouvait là une des institutions ouvrières les plus puissantes qui aient vu le jour dans la région ?

À partir de l’entre-deux guerres, la coopérative de consommation L’Union de Lille a lentement perdu de sa splendeur. L’intérieur du bâtiment a été démoli et seule est restée la façade, témoin fantôme d’un passé presque oublié. D’anciens habitants de Moulins se souviennent vaguement du théâtre devenu cinéma de quartier ou du café qui se trouvait à l’entrée. Certain.es ancien.nes militant.es socialistes parlent encore de l’imprimerie ouvrière ou des réunions politiques et de luttes qui y étaient organisées. Un temps envisagé pour abriter un musée du socialisme et des luttes ouvrières, le bâtiment a finalement été vendu au plus offrant dans les années 1990, un siècle après la fondation de la coopérative ouvrière, dans des circonstances troubles et douloureuses dont ont témoigné des observateurs de l’époque (1).

Fédérer la classe ouvrière par la coopération

Créée en 1892, les débuts de l’Union sont racontés par Henri Samson, ouvrier socialiste, directeur-gérant de la coopérative de 1898 jusqu’à sa mort en 1925 : « L’Union de Lille a pris naissance au milieu d’un groupe d’amis réunis par hasard dans un estaminet de Moulins-Lille. [Certains étaient] revenus tout récemment d’un voyage qu’ils venaient d’effectuer en Belgique et où ils avaient admiré l’organisation des grandes coopératives ouvrières de Gand et de Bruxelles. Ils s’efforçaient d’expliquer à leurs camarades les multitudes de bienfaits qui découlent de ces associations et du développement socialiste qu’ils avaient fait naître ». L’idée de créer une boulangerie coopérative à Lille vient de germer.

Une autre coopérative, La Paix, existe déjà depuis 1885 à Roubaix. L’Union est d’abord fondée sur son modèle pour fournir du pain aux classes populaires. Le pain est l’élément essentiel de leur alimentation et il devient de plus en plus cher. Grâce à un prêt de La Paix et d’autres donations, les coopérateurs de l’Union de Lille louent une cave et un four à pain dans la rue de Fontenoy. Les débuts ne sont pas faciles pour ces boulangers amateurs. Les commerçants et les bourgeois de Moulins leur mettent des baguettes dans les roues pour la fourniture de farine. Les premiers pains sortent enfin du fournil, et même s’ils sont trop cuits ou manquent de sel, il s’agit du pain des coopérateurs, et ils en sont fiers.

De nouveaux coopérateurs et notamment des femmes et des familles, adhèrent bientôt à l’Union de Lille. En 1893, la forte demande les amène à déménager dans un local plus grand, rue Massillon - proche de la place de l’actuel resto universitaire, place Déliot. L’installation de la nouvelle boulangerie s’accompagne de l’ouverture d’une épicerie et d’un magasin de confection. Cherchant à réunir les habitant.es, la coopérative se dote d’un café et d’une salle des fêtes qui servira aussi pour les réunions politiques, essentiellement socialistes. L’Union met en place une véritable propagande à destination des ouvriers, mais aussi des femmes qui viennent y faire leurs courses et s’occupent bien souvent de la gestion du budget familial. Une grande campagne de mobilisation est organisée en 1895 et fait grimper le nombre de familles adhérentes à près de 2000.

Les profits ? On ne mange pas de ce pain-là !

La coopérative peut désormais acheter la farine et les matières premières en grandes quantités et ainsi négocier le prix à la baisse. Pourtant, le pain et les marchandises sont vendus au même prix que dans les autres magasins, et la maison ne fait pas crédit : les coopérateurs voient dans le crédit à la consommation, déjà florissant, un mal rongeant les milieux populaires et contre lequel il faut lutter.

En plus de l’autofinancement du fonctionnement, la coopérative dégage un « trop-perçu ». Pendant un débat à l’Assemblée Nationale sur l’impôt, Guesde et Delory rappellent avec force : « nous n’avons ni revenus, ni bénéfices, ni profits ! (2) ». Au contraire des entreprises capitalistes, à la fin de chaque semestre, le « trop perçu » sert à financer des services de protection sociale, des activités culturelles comme des chorales ou de la gymnastique et des activités syndicales et politiques. Ce qui reste est redistribué aux coopérateurs au prorata de leurs achats : c’est la « ristourne » coopérative fondée sur un système d’échange de jetons, une sorte de monnaie locale au sein de l’Union, vendus dans les succursales progressivement ouvertes dans tous les quartiers populaires de Lille.

Pour les familles ouvrières, dont 60% du budget est alors consacré à l’alimentation, « l’épargne forcée » par la ristourne permet notamment l’achat d’autres produits peu accessibles comme le café ou les vêtements. Grâce aux achats groupés, les coopérateurs peuvent contrôler la qualité des marchandises et faire pression sur les fournisseurs. Ainsi, l’action de la coopérative contribue à réguler les prix et la qualité des produits de consommation ouvrière.

L’assemblée générale, regroupant l’ensemble des sociétaires, élit le conseil d’administration et les commissions où les ouvrier.es élus sont chargés de gérer la coopérative au quotidien. Selon le principe coopératif de la « porte ouverte », l’Union accepte toutes les personnes « sans distinction de sexe ou de nationalité » (3). Les bourgeois sont néanmoins exclus d’office. Pour être élu administrateur dans la direction de l’Union, il faut « être français, savoir lire et écrire et jouir de ses droits civils et politiques » (4), excluant de fait les illettré.es, les étranger.es, et les femmes qui n’ont pas le droit de vote à cette époque.

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Force de travail et force de consommation

En parallèle de l’action des syndicats dans les usines, Henri Samson appelle à l’organisation de la « force de consommation » des travailleur.ses dans les coopératives, en écho à la force de travail des ouvriers et par extension à la lutte des classes. Mais à l’époque du paternalisme triomphant, la mainmise des patrons sur la consommation est aussi un moyen de domination sur les femmes des classes populaires. La consommation dans les coopératives est donc un enjeu de lutte majeur, en particulier au moment des émeutes « contre la vie chère » au milieu des années 1900 qui sont sévèrement réprimées par la police. Les socialistes, alors militants ouvriers, se sont imposés dans la coopérative dès le début, jusqu’à faire adopter le principe d’une affiliation obligatoire de la coopérative au Parti Ouvrier Français, alors dirigé par Jules Guesde et les « collectivistes ». De cette façon, l’Union de Lille fournit très tôt un soutien financier et logistique à ce parti, notamment en prêtant des salles pour l’organisation de réunions publiques. Les Guesdistes mettent ainsi en pratique le « socialisme des trois piliers » pour unifier les ouvrier.es : syndicats, coopératives, parti socialiste.

Le 147 rue d’Arras et l’apogée de l’Union

À la fin des années 1890, 4000 familles ont rejoint l’Union. Il faut une nouvelle fois déménager. La coopérative doit emprunter, notamment auprès de quelques bourgeois francs-maçons sympathisants pour se donner une nouvelle dimension. Elle s’affirme alors comme une institution majeure de la classe ouvrière lilloise, qui aide les socialistes à remporter la mairie en 1896.

Le terrain se situe au fameux 147 rue d’Arras, et la construction peut commencer. Les activités de production, de consommation, culturelles et de loisirs, festives et de convivialité, mais aussi syndicales et politiques sont réunies dans un seul et même espace. Le bâtiment est conçu comme l’expression de la puissance de la classe ouvrière face aux classes bourgeoises : il surpasse l’Église Saint-Vincent-de-Paul qui se trouve alors place Déliot et dépasse l’hôtel du bourgeois Courmont juste à côté – qui accueille aujourd’hui la mairie de quartier. Les fêtes d’inauguration, lors de la braderie en septembre 1902 ont pour objectif de démontrer cette puissance ouvrière libérée de ses exploiteurs.

L’Union de Lille s’agrandit, sa boulangerie devient d’échelle quasi industrielle, avec une production allant jusqu’à 70 000 pains par semaine. La coopérative emploie alors une cinquantaine d’ouvriers et employés. Les ouvriers coopérateurs cherchent à être exemplaires en ce qui concerne les conditions de travail, notamment en mettant en œuvre les réformes que le mouvement ouvrier et syndical appelle de ses vœux, comme le repos hebdomadaire, la journée de huit heures, etc.

Ils mettent aussi en place des services de protection sociale, et distribuent du pain et de l’argent aux coopérateurs malades, accidentés ou en grève, allant jusqu’à proposer des funérailles civiles pour une somme minime. Mais là encore, les femmes font l’objet de règles spécifiques qui les excluent de certaines protections sociales : ce n’est qu’en tant que veuves, ou mères des coopérateurs défunts, qu’elles y ont droit. Plus tard, une mutuelle spécifiquement gérée par des coopératrices verra le jour à l’Union, dessinant la possibilité d’un espace saisi par les femmes de manière autonome.

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Les loisirs et les luttes

L’Union accueille grévistes et syndicats, surtout du textile, pour leurs réunions diverses. Le POF perd la mairie en 1904, et les syndicalistes, de fait, perdent les subventions qui finançaient la maison des syndicats rue Gambetta. Certains trouvent alors refuge rue d’Arras. Le POF y installe sa section lilloise et le siège de la Fédération du Nord. L’Union de Lille devient ainsi un lieu stratégique de la propagande socialiste, appuyée aussi par son imprimerie ouvrière qui publie notamment le journal du parti, Le Travailleur.

Pour les classes populaires lilloises, et notamment moulinoises, l’Union de Lille est aussi un lieu de loisirs, de convivialité et de culture. Le café peut accueillir jusqu’à deux cents personnes. Au premier étage se trouve une salle de jeux faisant également office de bibliothèque : la lutte contre l’illettrisme est essentielle pour pouvoir lire, notamment, le journal du parti. Un magnifique théâtre de 2000 places accueille des pièces qui raillent les curés et les mœurs bourgeoises, mais aussi des feuilletons populaires de l’époque tels que ceux d’Alexandre Dumas. À la pointe du progrès, le théâtre est éclairé à l’ampoule électrique, et propose dès le début du XXe siècle un des premiers cinémas de Lille !

Afin de rendre l’organisation ouvrière plus puissante, la Fédération des coopératives socialistes de la région Nord est créée et regroupe en 1914 près d’une vingtaine de coopératives. Au moment de sa création en 1900, certaines refusent le principe d’être le lieu de la propagande socialiste, d’autres préfèrent rester libres de subventionner d’autres partis que le POF. A l’époque, c’est donc une association populaire qui subventionne (terme utilisé à l’époque) le parti socialiste à Lille, ce qui a contribué à faire de la fédération du PS du Nord une des plus puissantes de France.

Avant la première guerre mondiale, l’Union de Lille compte 8 500 familles adhérentes, soit environ 10 % de la population lilloise. Voyant d’un mauvais œil la suprématie de l’Union, les milieux patronaux et cléricaux lancent en 1902 l’Indépendante, une boulangerie coopérative bourgeoise. Dans un de ses tracts, elle prévient : « Si on ne lui suscite pas de concurrence, la coopérative collectiviste finira par accaparer la plus grande partie de la boulangerie à Lille, c’est un péril considérable ! ». Grâce à une active propagande contre les « cléricafards », l’Indépendante ne parvient pas, à ce moment, à endiguer le succès de l’Union à Lille.

Vers le déclin

Mais à force de grandir, le souci d’efficacité économique et les objectifs de puissance ont peu à peu pris le pas sur l’organisation horizontale et démocratique du début : conseil d’administration, directeur-gérant, fédération… Les ouvriers s’éloignent inexorablement des décisions. Les femmes, qui sont cantonnées au rôle de ménagères dans la sphère domestique, ne gèrent que les sociabilités quotidiennes et festives sans pouvoir participer au conseil d’administration. Dans les réunions publiques et les écrits des dirigeants, elles sont réduites à des relais de propagande pour atteindre les ouvriers, et non comme des sujets politiques participants en tant que tels au mouvement social et à la sphère publique. Pourtant bien souvent elles-mêmes ouvrières, elles sont largement oubliées dans le discours des représentants des mouvements coopératif et socialiste, même si certaines féministes aujourd’hui méconnues, telles qu’Élisabeth Renaud, Marie Bonnevial ou Alice Jouenne, ont essayé de faire entendre une autre voix de la coopération socialiste.

L’Union de Lille est devenue au tournant du XXe siècle, en moins de vingt ans et par la capacité d’organisation collective de la classe ouvrière, une véritable institution populaire, autonome des pouvoirs de la bourgeoisie et de l’Église. Elle protégeait et émancipait les classes populaires. L’Union les rendait fières. Déterrer son histoire ne satisfait pas que des enjeux de mémoire, elle nous donne aussi des billes pour organiser les luttes dans nos quartiers.

Le collectif Samson

  1. « Un lieu phare du socialisme : l’Union de Lille », Grelot, La Brique N°21, mars 2010.
  2. Bulletin mensuel de la Fédération des coopératives socialistes, février 1908, transcription des débats à l’Assemblée Nationale relatifs à l’impôt sur le revenu.

 

Précisions sur les socialismes de l'époque

 L’histoire du mouvement ouvrier dont est issu le socialisme est liée à la lente émergence de la cause ouvrière, qui trouve ses fondements théoriques chez Marx et Proudhon. Il est bien difficile de le concevoir aujourd'hui : le socialisme est, originellement, révolutionnaire. Après la Commune, qui a décimé le mouvement ouvrier, il faut près de dix ans pour qu'apparaisse en 1879 un parti, la Fédération du parti des travailleurs socialistes de France, qui fait sien le principe de collectivisation. Ce parti connaît plusieurs départs dans les années 1880. Les anarchistes s’éloignent. Parti ouvrier socialiste révolutionnaire, fédération des travailleurs socialistes... les groupuscules pullulent. Des désaccords importants existent entre diverses tendances sur la stratégie de conquête du pouvoir et le rapport aux institutions républicaines. Ces divisions reflètent pour partie des intérêts sociaux divergents. Deux partis socialistes existent en France au début du XXe siècle. D'un côté, le parti socialiste de France dirigé par Jules Guesde et Édouard Vaillant, marxiste : il est le plus structuré et organisé, surtout dans le nord de la France ; de l'autre, le parti socialiste français avec Jean Jaurès, républicain. Déjà, une ligne de clivage apparaît entre des militants majoritairement révolutionnaires et des élus majoritairement réformistes. Malgré les divergences, un processus d’union s’enclenche et conduit à l’union de 1905, à travers la création de la SFIO.