Raoul Vaneigem : « La Grèce apprend à se passer de l’État »

autogestionEn cogitant ce numéro sur les pouvoirs (n°39, mars/mai 2014), on s’est dit qu’on donnerait bien la parole à Raoul Vaneigem. Ancien membre de l’Internationale situationniste, il compte parmi celles et ceux qui ont fait Mai 68 et a écrit une foultitude d’ouvrages qui nourrissent encore la pensée révolutionnaire. Parti voir ce qu’il se passait en Grèce, Vaneigem nous a proposé de discuter de comment, là-bas, les Athéniens s’organisent pour lutter contre le pouvoir.

 

La Brique : Apparemment ça chauffe en Grèce... Tu pourrais nous faire un petit portrait de ce qu’il s’y joue ?

Raoul Vaneigem : Ce qui se passe en Grèce et que l’information spectaculaire s’emploie à dissimuler, c’est le début d’un mouvement autogestionnaire. Une réalité l’emporte sur les grandes déclarations théoriques et sur les idéologies. Et cette réalité est celle-ci : l’État qui, hier, se servait d’une partie des taxes et impôts des citoyens pour entretenir les écoles, les hôpitaux, les transports publics, les caisses de retraite et d’allocations sociales, escroque l’argent des citoyens pour financer les malversations bancaires. Le bien public est envoyé à la casse, on rogne sur tous les budgets pour augmenter le profit des mafias multinationales.

Comment réagissent les gens sur place ?

Devant la faillite de l’État devenu un simple organe de répression commandité par le totalitarisme financier, de plus en plus d’individus se disent : faisons nos affaires nous-mêmes, et chargeons-nous des tâches sociales que l’État ne remplit plus. La Grèce, qui n’a aucune tradition anarchiste, découvre non pas une idéologie libertaire mais une façon d’agir en se passant d’État et de tout le système politique qui lui est inféodé. Le moteur d’un tel mouvement, ce sont les collectifs ou centres sociaux autogérés. Il y en a partout en Grèce, et surtout à Athènes.

Concrètement, ça se passe comment ? Qu’est-ce qui organise la vie dans ces centres sociaux ?

Des chômeurs et des bénévoles les gèrent selon le principe d’horizontalité : ni leader ni tribun. Les décisions sont prises par l’assemblée, à laquelle tout le monde peut participer. Ce qui est important dans les collectifs, c’est la pratique mise en œuvre sur la base de la gratuité. Gratuité de la cuisine collective (de grande qualité, avec des produits issus des coopératives de la campagne), gratuité des leçons aux enfants, aux chômeurs, aux émigrés, gratuité des films et des spectacles, consultation gratuite de la bibliothèque, gratuité des soins dans les cliniques autogérées, gratuité de l’aide juridique. Certains collectifs ont des potagers entretenus par des bénévoles.

Comment l’argent circule-t-il dans ces centre sociaux ? Comment faire de cette gratuité une arme contre le système marchand ?

Dans les centres autogérés, il n’y a pas de circulation d’argent. Il existe une boite en carton où chacun est libre, s’il en a les moyens, de jeter quelques pièces. J’estime que le principe devrait trouver son prolongement dans un mouvement général où les citoyens refusant de payer l’État-escroc constitueraient une caisse de dépôt qui servirait au bien public. La gratuité est aussi une arme contre l’économie. On commence à détruire les barrières de péage des autoroutes, à saboter les machines de contrôle du métro. La multiplication des collectifs propage aussi la notion de gratuité.

Concrètement, qui se mobilise ? À lire tes ouvrages, on a parfois le sentiment qu’il suffit de le vouloir pour se mobiliser...

Sur les murs d’Athènes, il est écrit « Autogestion de la vie quotidienne », et je ne pense pas que les collectifs qui ont écrit cela peuvent être confondus avec des crétins ou des curés de bonne volonté. Ceux qui essaient d’être humains savent que s’ils doivent détruire l’économie d’exploitation, ils y arriveront en jetant les bases d’une société autogérée, non en pataugeant dans le merdier électoral et politique qui continue d’entretenir la servitude volontaire.

autogestion

Observes-tu dans ces centres sociaux autogérés des passerelles avec les classes populaires ?

Ce sont des centres qui accueillent tous ceux qui sont en difficulté. Certains travaillent avec les comités de quartier ou en créent. D’autres restent assez isolés et ont beaucoup de mal à briser le poids du désespoir et de la résignation. Athènes a le plus grand nombre de centres sociaux autogérés mais la plupart des autres villes en comptent aussi.

Les occupations sont illégales... Ça se gère comment du coup ?

Du jour au lendemain, elles peuvent être interdites par décision juridique. Les problèmes ne manquent pas, comme dans tout mouvement qui avance en tâtonnant : il y a trop peu de relations établies entre les collectifs. Si certains se prolongent en comités de quartiers, d’autres restent relativement isolés. Les occupations, évidemment illégales, sont à la merci d’une attaque policière de l’État et des néo-nazis dont les accointances avec la police et l’armée sont évidentes (même si le gouvernement les a condamnés après l’assassinat d’un jeune chanteur). Les centres autogérés ne sont pas une organisation, ils sont un mouvement anti-autoritaire et de démocratie directe comme le furent les collectivités libertaires apparues lors de la révolution espagnole, et que les communistes écrasèrent au nom de l’organisation.

La fragilité du mouvement est politique, elle est aussi économique...

Oui, la relation d’échange pose un problème. Mais au lieu d’en faire un problème abstrait, essayez de résoudre celui-ci : il existe en Grèce et en Turquie plusieurs usines autogérées. Je connais le cas d’une usine de détergents dont se sont emparés les ouvriers. Ils produisent des produits de nettoyage bio à des prix très bas, les collectifs vendent ces produits. L’argent est intégralement versé à ceux qui font fonctionner l’usine. Oui, les produits de l’usine autogérée sont des marchandises, mais des marchandises qui entrent dans leur processus de dépassement. Votre journal n’est-il pas lui aussi une marchandise ?

Certes... Mais il est souvent reproché au « mythe » autogestionnaire de passer sous silence les contraintes structurelles que fait peser l’économie mondialisée sur la volonté de se réapproprier son propre travail. En quoi les expériences grecques apparaissent-elles stimulantes de ce point de vue ?

Elles ne sont qu’une esquisse d’un mouvement autogestionnaire exposé à tous les échecs, à toutes les récupérations, mais qui apparaît de plus en plus comme la seule et unique solution. Car de l’extrême gauche à l’extrême droite, personne n’est capable d’éviter la faillite mondiale qui menace l’environnement et la vie des hommes.

Quels rôles jouent actuellement les autres groupes syndicaux ou politiques de gauche – comme Syriza, par exemple ? Penses-tu que des alliances soient possibles, ou qu’au contraire il faille maintenir une séparation radicale avec cette frange de la mobilisation ?

Les centres refusent toute intrusion politique. Aucune relation avec l’État et avec le système politique qui est sa courroie de transmission. C’est le social qui l’emporte et la solidarité qui opère à la base, là où sont les vrais problèmes de la vie quotidienne. Syriza n’a aucune solution. S’il l’emporte aux prochaines élections [1], cela offrira seulement un bref répit aux collectifs et permettra peut-être de « purger » la police des éléments néo-nazis qui sont nombreux. Mais les collectifs ne veulent rien avoir à faire avec Syriza et tutti quanti. En revanche si l’Europe réussit à maintenir le gouvernement actuel, la tendance qui prône de combattre le fascisme sans recours à la violence risque de se renverser et de déboucher sur une guerre civile dont seuls l’État et les multinationales tireraient profit.

Si on se faisait un peu plaisir et qu’on imaginait un réseau d’espaces autonomes qui relierait Lille et sa région à Brussel, par exemple en 2043 : à quoi ce joyeux bordel pourrait-il donc bien ressembler ?

Au joyeux bordel qui règne en Grèce, mais sans la menace permanente des assassins de l’ordre étatique [2].

Image : Le cauchemar économique, Eau forte de MR (détail).

Notes

[1À noter que le 25 mai dernier, Syriza est arrivé en tête lors d’un triple scrutin concernant les élections locales et européennes. Voir ici.

[2Pour aller plus loin sur les mobilisations en Grèce, voir la revue Z « Thessalonique & Grèce dans la dépression européenne », n°7, printemps 2013 ; et le film libre de droits « Ne vivons plus comme des esclaves », sorti en septembre 2013.

Rechercher

logo jemabonne

En brèves

  • Va-t-on nous ravir Le Ravi ?

    Cet hiver, le journal satirique provençal sortait une enquête sur l'Office départemental d’éducation & de loisirs du Var (ODEL). Le Ravi y révèle que les cadres de cette asso' de loi 1901, arrosée par les pouvoirs publics, touchent de beaux salaires : on en voit même un émarger à 177 625 euros...

    Lire la suite...

  • Bastamag fait la nique à Bolloré

    En 2012, Bastamag publie un papier sur l'accaparement des terres agricoles en Afrique, en Amérique latine et en Asie. Parmi les investisseurs : le « groupe Bolloré, via une holding luxembourgeoise, la Socfin ». Cette dernière « gère des plantations d'hévéas et de palmiers à huile en Afrique et en...

    Lire la suite...

  • Lettre ouverte des étudiant.es dubliné.es

    "Nous sommes des étudiants exilés inscrits dans les différentes facultés de Lille sur ses 3 campus : Cité scientifique, Pont de bois et Moulins. Nous ne sommes pas dans le programme Pilot de l’Université de Lille. Notre demande d’asile a été enregistrée par la Préfecture en procédure...

    Lire la suite...

  • La Brique n°54 sur les ondes

    Le jeudi 29 mars, La Brique présentait son dernier numéro "L'erreur est urbaine", au Alt'O Post à Fives. Cette présentation a été réalisée en présence de l'APU Fives ainsi que de la maman de Sélom. Ce dernier a été happé par un TER avec son ami Matisse, alors qu'ils fuyaient une brigade de police....

    Lire la suite...

  • 10 Avril - Faidherbe doit tomber

    Le 10 avril prochain à la MRES, le collectif Afrique, Survie Nord, le FUIQP 59/62 et l'Atelier d'Histoire critique lanceront officiellement leur campagne "Faidherbe doit tomber". L'objectif, à l'image des campagnes états-uniennes de l'été dernier visant à déboulonner les statues des généraux...

    Lire la suite...

  • Les Pimkie piqué.es au vif !

    Le 8 janvier dernier, le groupe Mulliez annonçait profiter de la nouvelle loi Macron visant « à simplifier l'embauche » pour supprimer des postes dans l'une de ses entreprises : Pimkie. Grâce aux ordonnances Macron, c'est au total 208 suppressions de postes qui étaient annoncées, et 37 fermetures...

    Lire la suite...

  • Pour les FFOC, cétacé !

    Les femmes des forces de l'ordre en colère (FFOC, ceci n'est pas une blague) étaient devant le commissariat central de Lille le 7 janvier dernier pour dire non, non et non aux policier.es victimes d'agressions. Si peu de temps après que Sélom et Matisse soient morts en fuyant la police, La Brique a...

    Lire la suite...

  • COMMUNIQUÉ DU COLLECTIF DE RÉSISTANCE À LA SÉLECTION

    A la suite de l'Assemblée Générale de lutte contre la sélection (25/01/2018) L'Assemblée Générale qui a eu lieu ce jour contre la sélection à l'université, et plus largement contre le plan étudiant, a réuni une centaine de personnes. Elle nous a permis de revenir en détail sur toutes les réformes...

    Lire la suite...

  • Soutenez la presse libre

    Ce qu'il faut défendre ! Alerte ! Le mensuel marseillais (national) CQFD est en galère. Avec la suppression de leurs deux emplois aidés et la baisse lancinante de leurs ventes en kiosque et par abonnement, le canard au chien rouge a besoin de soutien pour poursuivre son combat. "Pas de sub ni de...

    Lire la suite...

  • La Brique sur les ondes

    La Brique, notre journal sans peur, sans reproche, sans publicité, sans subventions, sans concession était sur les ondes de Radio Campus Lille le 23 décembre 2017. Interview depuis un des petits salons du Casinos Barrière, on fait le point sur le numéro 52. Pour écouter l'émission, c'est par ici...

    Lire la suite...