La mairie de Lille en flagrant délit de censure ?
La mairie, le Génépi et un certain Y.G ont tenté de censurer l’exposition Le Vaisseau pénitentiaire, qui portait sur la prison de Loos. Proposée par le Génépi, elle avait lieu au mois de décembre 2006 dans le cadre de la semaine des droits de l’homme à Lille, dans le hall de l’Hôtel de Ville. Tino Rubik, l’auteur des textes qui accompagnaient les photos, nous raconte en détail sa mésaventure.
« La Mairie de Lille grande habituée de la censure, a encore frappé ! (1) Pour commémorer à sa manière l’anniversaire de la déclaration des droits de l’homme (sic), elle nous avait demandé, à Arnaud Terrier (photographe) et à moi-même, d’utiliser l’exposition Le Vaisseau pénitentiaire que nous avions mise sur pieds, à la suite du reportage au centre de détention de Loos-lèz-Lille qu’Arnaud avait effectué en février 2005.
C’était en soit une bonne chose puisque cette exposition, autorisée par le directeur de l’établissement pénitentiaire à l’été 2005, et sélectionnée par le festival du scoop et du journalisme d’Angers à l’automne 2005, n’avait toujours pas été montrée dans la région ! Seulement, toute demandeuse qu’était la mairie de Lille, il semble que cette exposition n’était pas exactement à son goût : sous couvert de « modifications vraiment légères (correction de fautes d’orthographes, aérations des textes en créant des paragraphes afin que le public soit plus attiré pour les lire…) », je recevais par email une nouvelle version de mes textes, amputés au moins du quart. On me demandait tout bonnement mon accord pour une censure insidieuse sur les parties politiques.
Exemples de phrases disparaissant par soucis « d’aération » : « Le centre de détention dont il est ici question est susceptible d’accueillir jusqu’à 369 nouveaux naturalisés loossois, par la force des choses (ne votant pas aux élections municipales !) », ou encore : « Contrairement à ce à quoi on pourrait s’attendre, on trouve toutes les drogues imaginables en prison. Malgré des règles de sécurité draconiennes, les prisonniers parviennent toujours à faire rentrer ce qu’ils veulent, parfois avec la complicité de surveillants peu scrupuleux arrondissant ainsi leurs fins de mois. » Dans uns logique du politiquement correct, ils ont fait disparaître, ou remplacé, pas mal des mots que j’utilisais, des mots certainement tabous pour la mairie de Lille, tels que prisonnier, maton, prostitution homosexuelle, enfants, Tom Sawyer ( !!), zone de non-droit, dénudé, chiottes… Même le manteau neigeux du Nord disparaissait de mes textes, alors qu’il est bien visible sur les photos. Bref, c’était nettement édulcoré.
Pire que tout, « les légères modifications » avaient donné lieu à de la désinformation : dans la version « aérée » de mes textes, les prisonniers de maison d’arrêt ne passaient plus 23 heures sur 24 en cellule mais 18 heures en moyenne ; les maisons centrales n’étaient plus des établissements pour les détenus qualifiés de particulièrement dangereux ; et enfin, le salaire d’un détenu en formation professionnelle passait par magie de deux euros à deux euros cinquante de l’heure.
J’ignore dans quelle mesure le GENEPI (Groupement Etudiant National d’Enseignement au Personnes Incarcérées), commanditaire initial de ce reportage et partenaire de la mairie pour cette manifestation, a participé à cette proposition de réécriture des textes. En tout cas, ce qui est sûr est que ma prose n’y gagnait rien en syntaxe malgré ce qui était annoncé. Quant à la nouvelle orthographe, au-delà de l’apparition de fautes de frappes, une erreur me semble révélatrice de l’état d’esprit du correcteur : dans un de mes textes, le groupe nominal « le directeur » (de la prison) se voyait affublé de majuscules (à l’article et au nom !) tandis que le premier mot de la phrase perdait la sienne, de majuscule. En l’état, il était hors de question pour moi d’approuver cette réécriture de mes textes (d’ailleurs, ma signature aussi avait disparue !). Nous avons été fermes avec la mairie : si le cabinet refusait de valider mes textes, rien ne les obligeait à nous exposer. Finalement, dans la négociation, j’ai tout de même accepté une modification : faire disparaître le nom de Dominique Perben, l’inventeur des Etablissements Pour Mineur. Une fois de plus, on réalise que la gauche et la droite, qui se succèdent au pouvoir, sont copains comme cochons. Peut-être, était-ce là le but de la manœuvre : y aller à grands coups de serpe dans les textes pour marchander une ou deux coupes sombres, primordiales pour eux ? Peu m’importe, tant que cette modification n’effleure pas la finalité du propos qui est de témoigner de la déliquescence de nos geôles.
Echauffés par cette mesquinerie, il va sans dire que c’est avec méfiance que nous nous rendions au vernissage le 6 décembre, dans le grand hall de l’Hôtel de ville. Nous avions bien l’intention de rééplucher les textes, mot par mot, afin de vérifier qu’ils n’avaient pas passé outre. Et là, ce à quoi nous nous attendions le moins : toutes les photos d’Arnaud avaient été recadrées, d’autorité, dont deux au moins tronquées de moitié. Il ne s’agissait même pas de faire disparaître de l’image quelques détails gênant… C’était une fois de plus la preuve du manque de respect le plus élémentaire pour le travail d’un auteur. Dans l’irrévérence générale, une photographie avait même changé de titre. Et, pour compléter le tableau, pour les visages où des bandeaux noirs avaient été apposés sur les yeux par le photographe (pour préserver l’identité des personnes incarcérées), des floutages dégueulasses avaient été ajoutés à l’ordinateur par un technicien de la mairie, et même pas de manière uniforme : ici en blanc, là en noir ou là-bas en gris. Nous étions tout simplement écœurés.
Au moment des grands discours, personne n’a prononcé d’excuses officielles. L’adjointe au maire n’est même pas venue nous voir personnellement, ni pour s’excuser, ni même pour nous saluer tout simplement. Évidemment, on ne nous a pas donné la parole alors que c’est ce qui se pratique lorsque l’on paie les billets de train pour faire venir les auteurs d’une exposition. Ils se doutaient, je pense, que nous n’aurions pas été avares en vérité. C’est que les droits de l’homme sont souvent un beau support de communication pour masquer des intentions moins louables. Administrés lillois, je ne saurais trop vous conseiller de surveiller les coups bas de votre mairie ! »
P.S : « Ah oui, encore : la seule modif’ intéressante dans ce que m’a envoyé la mairie était l’orthographe exacte de « Loos-lèz-Lille » ( et non pas « lès ») ! » Tino Rubik
(1) Cette accusation ne semble pas gratuite. Outre la censure sur leur exposition, ils ont fait des recherches. Ils ont eu l’écho de la censure d’une expo sur un reportage en Palestine, lors de Lille 2004, « jugée trop violente, alors qu’apparemment la photo la plus violente était des balles dans un mur », ainsi qu’une « expo d’un plasticien dans le Hall de la mairie de Lille ; des nains de jardin le cul a l’air, jugée encore trop choquante, alors que c’etait une commande », toujours lors de Lille 2004. Et cela, ajouté à l’expo sur le vol censurée, dont nous vous faisons part dans ces pages..
On n’a pu s’empêcher de relever d’autres exemples de la main du censeur sur les textes de Tino Rubik : (en italique figurent tous les passages censurés)
« Les sortants de l’ENA (Ecole Nationale d’Administration, qui forme tous les hauts fonctionnaires) ne fourmillent pas en prison » devient : - « la délinquance en col blanc y est peu représentée »
« le droit du travail y est lamentablement bafoué »
A propos de la cour de promenade : « Il s’avère surtout que c’est devenu une zone de non-droit où les surveillants n’apparaissent que furtivement ».
« Quant aux droits de l’homme, la France se fait régulièrement épingler par la cour européenne notamment pour son usage abusif de la détention préventive »
Droit de réponse au prétendu censeur :
A la mairie, c’est Y.G, chargé de projet dans le domaine des droits de l’homme, de l’associatif et des luttes contre les discriminations, qui a coordonné cette exposition avec le Génépi.
Nous l’avons contacté pour savoir comment il réagissait à ces accusations de tentative de censure. En premier lieu, Y.G. assure que « pas du tout, ce sont les textes intégralement qui sont là, ce sont leurs textes à la virgule près qui sont exposés au public ». « Mais dans quel but vous ont-ils contacté (les auteurs de l’expo) ? Car leur volonté a été complétement respectée, je peux vous le garantir. »
Mais concernant la suppression de la citation mentionnant que D.Perben est le créateur des établissements pour mineur ? « C’était juste actualisé : il préparait une loi, et à ce jour elle est passée ». « Mais ce qui est important, c’est la promotion de cette exposition... ».
Mais autrement je vous assure, j’ai sous les yeux des textes corrigés et censurés. Alors ca vient du Génépi ? Qui a réalisé ces versions corrigées ? « Oh mais tout a été refait, rectifié. Le texte exposé est intégralement le leur. C’est une expo vachement bien... mais ils ne l’ont pas fabriquée ! L’expo a été vendue au Génépi, et au départ, il n’y avait que des photos. Puis le photographe a voulu des textes aves les photos... »
« Mais cela, (la tentative de censure) écoutez, ça n’a aucune importance, faut pas déformer, ce n’est pas du tout ce qu’il s’est passé. Je ne comprends pas d’ailleurs car le problème est résolu et ils en parlent encore. La censure ce n’est pas cela, c’est des coupures dans le dos, avec des grands ciseaux... c’est la stasi quoi ! Ici c’est juste quelques formules qui pouvaient choquer les lycéens ou les enseignants. On a eu des échanges, et en dernier recours, la décision leur appartenait. Il y a eu des imperfections juridiques, c’est cela le problème. C’est quand même un sujet important la prison. Je ne veux plus parler de petites bricoles qu’il y a eu dans la phase d’élaboration. Cela aurait été plus simple s’ils étaient plus professionnels. »
Et sur le fait qu’ils n’ont pas été invités à prendre la parole lors de l’inauguration ? « Cela, il faut voir avec le Génépi ».
S.G

