Sublistatic, un cas d’école
On n’est même plus surpris : l’entreprise d’Hénin-Beaumont, où des personnes se sont investies toute leur vie, a été saccagée par des groupes aux pratiques cyniques, obnubilés par leurs profits financiers.
Ancienne filiale prospère de la Lainière de Roubaix, la société Sublistatic d’Hénin-Beaumont, (Pas-de-calais), subit une première L.B.O en 1991, montée par les quatre dirigeants de l’entreprise. Ceux-ci réalisent de juteux profits dans la vente de l’entreprise au fond Capital Partners en 1994, toujours sous forme de L.B.O.
L’entreprise multiplie par deux sa production en 2002. En fin d’année, une nouvelle LBO est réalisée : c’est le fond Acland Capital qui rachète. Point commun des trois rachats : pas de projet industriel à long terme, investissement minimum et gros dividendes. De 350 postes, les effectifs tombent à 223. La société embauche une cinquantaine d’intérimaires, puis s’en sépare. Après avoir réalisé 14 millions d’euros de bénéfices depuis 2002, le puissant groupe immobilier Acland met l’entreprise en liquidation. L’usine de papier d’impression sur tissu ferme, 223 personnes sont limogées.
Le hic, c’est que le personnel refuse de partir. L’usine est occupée jour et nuit à partir du jeudi 11 janvier 2007. Plutôt que les 8500 euros d’indemnités légales pour 15 ans d’ancienneté, les salarié(e)s réclament 100 000 euros par personne. Mais le fond Acland s’est évaporé, le liquidateur judiciaire et les pouvoirs publics refusent de payer. Alors les salarié(e)s menacent de déverser 150 tonnes de solvants toxiques et inflammables sur le site.
Les fermetures d’usines et autres licenciements étant légion dans les environs, ils s’organisent avec d’autres entreprises en lutte. Une marche est organisée avec les salariés de Faurecia et Energy plast, qui totalisent plus de 450 emplois menacés. Avec Sublistatic, c’est 700 licenciements, rien que pour la commune d’Hénin-Beaumont. Des anciens de Métaleurop (le site est à moins de 5 km) sont également venus apporter leur soutien à Sublistatic. Un peu plus tard, ce sont les travailleurs de Québécor qui se sont déplacés.
Les projets de reprise par un entrepreneur ou sous forme d’une SCOP (Société coopérative ouvrière de production) sont évoqués pour Sublistatic. Mais peu y croient. Le dernier espoir, c’est de partir dignement, la tête haute.
Témoignages
C’est à ce moment là que La Brique débarque à Sublistatic. Le 17 janvier, nous venons voir ce qui s’y passe et ce qu’il se dit. Rencontres avec des hommes et des femmes plutôt désemparés. Depuis plusieurs années, les différents rachats ne faisaient que renforcer la rumeur d’une fin d’activité. La colère est palpable à l’image des poubelles enflammées devant l’usine.
Leur parole va dans un lourd et même sens : selon un technicien de laboratoire, " le directeur l’a mal géré. On a passé une année 2002 super belle, la plus belle des années. Ils auraient du réinvestir ou placer. On était content car ils nous avaient donné une prime, mais on avait 30 % et les actionnaires 70 %. Les actionnaires ne pouvaient pas réinvestir sans quoi ils n’avaient pas leur part." Histoire d’une usine pillée petit à petit. Des licenciements ? « Il y en a eu, mais on est passé au travers. On connaît pas le chômage, et là, on est lâché, on est perdu." La logique économique du dépôt de bilan leur semble incompréhensible : " Ce qu’on ne comprend pas, c’est que le carnet de commande était bien plein. Il y avait du travail... " . Pour Marie, assistante commerciale au service infogravure, « on a toujours espéré que le départ de nos camarades aurait quand même permis à la société de continuer. Mais avec les montages financiers qui ont été organisés de façon excessive, on a pressé le citron et une fois que le citron était pressé, on l’a jeté. Voilà. On est une région sinistrée. Vous avez vu toute la zone commerciale qui est en train de s’étendre ? C’est pas les chômeurs qui vont acheter... Sur Hénin, ça devient grave... » Pour Irina, du secteur création de la boîte, « les ouvriers sont quand même désespérés. Il y a des ouvriers qui vont pas retrouver du travail surtout dans la région. Ils ont des dettes, des familes... enfin, on est pas à l’abri de quelqu’un, dans les jours qui suivent, qui va péter un plomb. »

- Manifestation des Quebecors à Lille
- Le rassemblement n’a pu se transformer en manifestation. Les forces de l’ordre bloquant les accès.
Le mercredi suivant, les " Sublistatic " avaient décidé de soutenir une action des " Quebecors " sur la Place de la République à Lille. Moments partagés de gens en lutte. Beaucoup de pétards, et donc beaucoup de bruit. Beaucoup de bruit pour beaucoup de colère. Beaucoup de colère et donc aussi beaucoup de policiers. La manifestation envisagée ne sera qu’un rassemblement, les voies d’accès étant vite bloquées. Des salariés de Sublistatic parlent d’unepossbile prime légale. La semaine suivante, à Sublistatic, le projet de SCOP est abandonné. Ils n’y croyaient pas trop. La prime de départ de 15 000 euros ? Oubliée cette dernière semaine de janvier. La mobilisation partisane de certains cadres locaux comme Monsieur Facon (député PS) qui intervient à l’Assemblée Nationale ou des candidates à la future compétition électorale comme Corine Lepage médiatisent un peu l’affaire. D’après un autre technicien de laboratoire, « ça continue maintenant avec les élus. Mais c’est les élections bientôt.... On nous jette de la poudre aux yeux. Mr Facon nous a bien soutenu au Parlement. Mais malheureusement ce n’est pas assez. Il nous soutient pour une reprise. Il n’est pas derrière la repise. Ce qu’il va se passer après, lui ne peut pas le savoir. Tandis que nous, on aimerait partir avec une prime et après parler de la reprise et à l’occasion prendre un risque. S’ils nous donnent une prime, on sera prêt à négocier la reprise et on se donnera à fond ". Irina rajoute : « Le maire s’est pas mal bougé, enfin c’est ce qu’il a montré. On sait bien, les pouvoirs publics, ils se montrent, ils se font mousser... et au final c’est « désolé, j’ai rien pu faire ! »
Le 27 janvier, le couperet tombe. Pas de plan social et des contrats de requalification professionnelle (CRP) à accepter pour pouvoir toucher une prime de 3 000 euros et le versement de 80 % du salaire pendant les douze prochains mois. La Voix du Nord titre " Cette fois, c’est bien fini ! " dans son édition du 28 janvier dernier... Merci !
3 000 euros, pour 30 ans d’ancienneté. C’est dur à encaisser. Le 17 janvier, Eric et Daniel affirmaient pourtant que les actionnaires « ont commencé à nous soutenir pour des formations, mais ce n’est pas suffisant. Si on doit partir, on veut le faire avec une prime pour pouvoir se retourner. Si j’ai 20 000 euros, avec 31 ans d’ancienneté, c’est déjà beau. C’est pour ça que tout le monde demande une prime." Son collègue enfonçait le clou : « Avec 20 ans d’ancienneté, je vais partir avec 8 000 ou 9 000 euros. Un prix dérisoire. C’est pour ça qu’on demande une prime. » Le projet de reclassement n’est pas le bienvenu : « Ils nous font miroiter des formations, c’est vrai que c’est bien. Mais qu’est-ce qu’on aura après la formation ? On va apprendre un métier quelconque qu’on aura choisi mais on n’a rien derrière”. Ah...ces formations. Qui n’a pas passé des heures dans une ANPE à attendre en vain ne peut comprendre. « On aura un Contrat de Reclassement Professionnel de huit mois. C’est bien .... mais ça cache le chômage, on ne fait pas partie des chiffres du chômage. Dans huit mois on sera au chômage. Et c’est là qu’on aura besoin de notre argent, pour vivre, pour survivre même. Car je n’appelle pas ça vivre. " affirme Daniel. Michel, technicien au service qualité, précise que « c’était un boulot très spécifique, difficile à retrouver ailleurs. Ça veut dire une reconversion complète. Il va falloir faire volte face. La moyenne d’âge est de 45 ans. Refaire un travail dans autre chose, cela ne va pas être évident. Il va falloir une bonne dose de courage."
En conclusion, Didier raconte que « le dernier patron s’est fait 25 000 euros par mois pendant 3 ans. Et depuis quelques mois, il venait que du mardi au jeudi après-midi, et il retournait dans sa demeure en Normandie ». Quant aux cadres, « depuis la semaine passée, on ne les voit plus, ils ont disparus dans la nature ! Ils ont peut-être trouvé du boulot déjà, ils ont le bras long, ils ont des contacts. Nous, notre contact c’est l’ANPE, c’est tout ! »









