Casino : Interview d’un ancien croupier
Philippe a travaillé au casino de Saint-Amand* de 2000 à 2003. Il en garde un vif souvenir… et révèle la vraie nature des casinos : des vautours manipulant joueurs et personnel pour leur plus grand profit.
"Je bossais à temps partiel. Les horaires, c’était de 21h à 3h du mat’ les vendredi et samedi, et le dimanche de 16h à 3h. Mais je n’étais pas considéré comme travailleur de nuit. Ils me payaient au Smic, soit 580 euros par mois environ. Je suis rentré au casino par piston, en revenant de l’armée. Il me fallait du boulot et je n’avais pas de diplôme.
J’étais sur une table de jeu qu’on appelle « la boule », surnommée la « roulette du pauvre ». On te dit de toujours aller plus vite. Car plus la roue tourne, plus le casino gagne d’argent. Ils faisaient souvent tourner les croupiers sur les différentes tables car inconsciemment, on finit toujours par jeter la boule de la même manière, et les mêmes chiffres tombent trop souvent. Ou alors on te dit de jeter plus fort la boule pour changer les résultats qui tombent. Pour éviter qu’un client s’en aille, on va lui mettre des petites coupures. Si un joueur gagne, on va lui payer un coup. Afin qu’il se dise après s’être désaltéré : « aller, tant que j’y suis, je vais rejouer un coup avant de partir ».
Dans le casino il n’y a pas d’horloge, et toutes les facilités sont là pour que tu dépenses ton argent. Tout est bien fait : les bruits de la machine, les bars, les restos, le distributeur de fric, tout ce que tu veux ! Et leurs notices sur les dangers du jeu à l’entrée, du genre : « si vous voulez vous faire soigner, etc. », c’est du baratin ! En fait ils poussent toujours les clients à jouer, ils s’en foutent de mettre les gens dans la merde. Ce qui me faisait chier, c’est quand les gens gagnent tu voudrais leur dire : « mais barre toi ! ». Mais non, ils restent et reperdent tout !
« C’est l’univers de la parano ! »
Ils mettent en place un système de surveillance très malsain. Le croupier est surveillé par le chef de table, ce dernier par le chef de salle, puis par le directeur, etc. Le croupier a un micro à côté de sa chaise, pour écouter les conversations qu’il a avec les clients. Le chef de table est en haut de son perchoir d’où il surveille trois tables. Pour éviter les vols de la part des croupiers, nos costumes ont les poches cousues et il faut se frotter les mains à chaque fois qu’on quitte une table. Tu ne dois pas être dans la salle de jeu si tu ne travailles pas, tu ne dois pas rester devant sur le parking, etc. C’est l’univers de la parano ! Bien sûr tout est filmé, et pour te pousser à rapporter toujours plus de fric, on te fait des reproches régulièrement : « tu n’est pas assez souriant, tu ne vas pas assez vite, etc. ». Au début ça va, c’est un métier relativement valorisant. Mais au fur et à mesure, tu vois les gens revenir. Ils sont à la dèche, ils jouent leur RMI, etc. Et à la fin, tu vois toute la misère. Tu vois les gens venir pour gagner, mais tu sais très bien qu’ils vont perdre. Il y avait une vraie tension, un vrai stress. Une fois, une dame haut placée genre directrice de communication, avait beaucoup joué. Elle a fini complètement bourrée, à genoux à l’entrée : ils ont dû la virer. Il y a aussi des gens qui te traitent, comme « p’tit con ». D’autres sont vraiment agressifs.
« Ce boulot c’est comme faire CRS »
C’était horrible, la pire période de ma vie. J’ai arrêté pour ça. J’ai perdu 10 kg et j’étais en dépression. Mais pas seulement à cause du travail de croupier, disons que ça a joué pour 50%. Après il y a le rythme du travail de nuit et l’incidence sur la santé et le moral. C’était difficile pour se lever afin d’aller en cours le lendemain. Car en même temps que ce boulot, j’ai repris des études d’histoire de l’art. J’ai foiré deux premières années de DEUG… Puis il y avait aussi d’autres problèmes personnels. En fait, ce boulot c’est comme faire CRS, il faut s’en détacher complètement pour ne pas lâcher. Moi j’en avais ras-le-bol de voir les gens se ruiner pour rien. Et je bossais pour des clopinettes. Dans mon entourage les gens se demandaient si je me défonçais ! Apparemment j’étais le seul à vraiment en avoir marre. A la fin, je me suis mis trois mois en arrêt maladie et j’ai démissionné. Si j’étais resté plus de trois ans, j’aurai fini par me mettre une balle dans la tête, vraiment ! Dans le coin de Saint Amand, c’est un milieu rural et pauvre, donc les gars c’est ce qu’ils pouvaient rêver de mieux. Ils ont 20-22 ans, ils font un gosse, achètent à crédit voiture et maison, et ils sont partis pour 20-30 ans : après les mecs sont liés au casino.
« Une expérience douloureuse »
A mon avis sur Lille, ça va être la catastrophe. Les hommes d’affaires, ils vont juste y aller un soir comme ça, dans leur week-end. Mais les gens qui vont y aller régulièrement, c’est toute la masse de pauvres. Globalement à Saint-Amand, c’était 70 % de classe moyenne et pauvre. Les 20 % qui restent c’est les bourgeois qui vont jouer au black jack, à la roulette, au poker. C’était une expérience douloureuse et je m’en souviendrai toute ma vie. Pour le futur casino lillois, je pense que les gens ne se rendent pas compte. Ils méconnaissent les casinos. Ils en ont toujours une belle image mais la réalité est tout autre. L’argument phare, c’est la création d’emplois. A Saint-Amand, régulièrement, il y en avait un ou deux qui partaient et des nouveaux arrivaient. Car les mecs, au bout de deux ans, ils sont épuisés. Pour le casino, c’est tout bénéfice, avec les primes à l’embauche de personnel ! C’est un système bien rôdé... "
* Ce casino appartient au groupe Partouche.
S.G

