Grande vitesse : Mais où veulent-ils aller si vite ?
L’A24 est en marche, la lutte aussi. Projet des années 70, l’autoroute se concrétise. Seulement voilà, habitantes, habitants et responsables politiques du coin commencent à être un certain nombre à se poser des questions sur l’intérêt de ce projet pour la population. Pollution, expropriations et bétonnage de nos paysages : cette future autoroute payante a déjà provoqué quelques remous... Cet article propose un double regard sur le Nord et sur une région qui a beaucoup lutté - et lutte encore - contre la destruction de son environnement (autoroute autrefois, TGV aujourd’hui) : les Alpes italiennes.
Deux régions : le Nord-Pas-de-Calais et le Val de Suze. A priori rien à voir. D’un côté le plat pays, bétonné et surpeuplé, de l’autre les Alpes italiennes, belles et sauvages. Et pourtant un sacré point commun les relie : des gens ! Des gens qui refusent qu’on pourrissent leur environnement au nom du développement économique. Les ch’tis commencent doucement à râler contre un projet d’autoroute (l’A24 : Amiens-Lille-Belgique). Les savoyards voient leur montagne ravagée (2300 camions par jour passent dans la vallée de la Maurienne) (1) malgré les réticences continuelles de la population contre cette nouvelle autoroute. Ainsi, côté italien, ces derniers se sont aguerris dans la lutte et s’acharnent aujourd’hui, à empêcher à tout prix la construction du TAV (Treno ad Alta Velocita = TGV) qui doit rallier Lyon à Turin. Moyen de transport qui leur permettrait pourtant d’aller tellement plus vite : mais qu’ont-ils donc ces montagnards ? Voyons d’abord comment ça se passe par chez nous, tout là-haut, tout au Nord...
L’A24 : petit historique et arguments
Ce grand projet vient de loin. Il était déjà sur les documents d’urbanisme de 1971 : liaison Amiens-Belgique en passant par le bassin minier et la métropole lilloise, nommée aussi A1-bis. Les plans d’occupation des sols sont gelés sur le « tracé historique » depuis les années 70. Le projet est neutralisé lorsque Marie-Christine Blandin (Les Verts) devient Présidente de Région. Il est ressorti du chapeau en 2004 par De Robien (UDF) alors Ministre des Transports, mais aussi ancien Maire d’Amiens. Daniel Canepa (sarkoziste de l’UMP), Préfet de Région nommé depuis peu, est d’un soutien sans faille au Ministre actuel de l’Equipement : Dominique Perben (UMP). Les UMP et UDF locaux sont mitigés. Les Verts, PC et PS sont outrageusement outrés devant un projet aussi irresponsable, même si nombre d’entre eux ont vu leur position tourner avec le vent et la protestation. Les reponsables politiques belges sont majoritairement contre : Wallons et Flamands main dans la main. Pour finir, le Président de la chambre régionale du Commerce et de l’Industrie, Bruno Bonduelle, l’a dit : « J’en suis ravi ! ». C’est toujours les mêmes qui sont contents. Les arguments sont d’ailleurs toujours similaires : « création d’emplois » (on nous l’a déjà faite celle là), « développement économique », « réduire le trafic autour de Lille », « sécuriser les routes »... Bref rien de très surprenant ! Reste un gros problème : la Région et les deux Conseils généraux refusent d’y mettre un centime, dans cette autoroute. Seulement l’A24 (à péage bien-sûr) ne se fera pas sans nos sous. C’est un partenariat privé-public qui est prévu. Et c’est écrit : aucune entreprise privée n’acceptera de participer sans engagement financier des collectivités (dixit De Robien). Pourtant le prévisionnel est d’environ un milliard d’euros, si peu...
Les affreux réfractaires

Les habitant-e-s du Nord-Pas-de-Calais commencent à être un certain nombre à se dire « D’où qu’ils veulent la mettre ? », pour finir par décider « Et si on la mettait pas du tout, leur autoroute ? ». La densité du réseau routier et autoroutier est deux fois supérieure à la moyenne nationale : la Région ne compte pas moins de neuf autoroutes. L’A1 est l’autoroute la plus fréquentée d’Europe, rien que ça. C’est également le coin le moins boisé de France, au sol hyper pollué par des boîtes qui ont foutu le camp, délocalisations oblige, en laissant derrière eux amiante et plomb, chômage et précarité.
Cinq kilomètres d’autoroute, c’est encore une ferme qui disparaît : 50 exploitations seront touchées par l’A24. Le tracé passe aussi sur des champs captants et des ressources en eau. Sans compter les expropriations, la perturbation des écosystèmes, la pollution, le bruit. Les mairies sont choquées de n’avoir pas été consultées. Beaucoup d’élu-e-s sont dans la lutte et plusieurs manifs ont déjà eu lieu en 2006. En mars à Givenchy-lès-la-Bassée (300 pers.), en mai à Radinghem en Weppes (1500 pers.), en septembre à Frelinghien (1000 à 1500 pers.), en novembre à Lille (900 pers.) et en mars 2007 côté belge (Warneton, 600 pers.). Le collectif pour une alternative à l’A24 - les Verts, des assos de protection de l’environnement, CFDT transport...- réfute les arguments de l’enclavement d’Amiens (déjà entouré de quatre autoroutes) et du délestage de l’A1 : ils proposent des solutions par ferroutage et par le Canal Seine-Nord, accompagnés de slogans « Non au tout routier, Non au tout pétrole ». D’autres collectifs de toutes sortes ont vu le jour, avec des maires de droite, des syndiqués (FDSEA (2), la Confédération paysanne, etc.), des slogans de toutes sortes aussi : « Oui aux pissenlits ! » En résumé, on peut considérer tout ça plutôt léger et gentil : la manif à Lille qui était censée rassembler du monde n’a pas atteint les mille présents. Le projet est prévu pour 2015-2020. Les enjeux dépassent largement les arguments locaux puisque l’A24 rentre dans un plan européen de ralliement de la façade Atlantique à l’Europe du Nord. D’ici 2020, les ch’tis ont le temps de développer la lutte : de « pas chez nous » à « pas du tout », en passant par d’autres solutions (transport par train ou par fleuve), on a déjà franchi un pas. Voyons en quoi les montagnards écolos italiens pourraient éclairer nos lanternes...
« Sara dura » (en occitan), en français : « Vous allez en chier ! »
Le Val de Suze, région protestante anciennement très pauvre car enclavée, a une histoire riche en résistances. Bien longtemps après avoir repoussé les Romains, le Val de Suze a fourni de nombreux partisanes et partisans pour virer les fascistes de Mussolini. Dans les années 70, les militantes et militants de Prima Linea y pratiquaient sauvagement la propagande armée (arrêt de trains armes à la main, pour distribuer des tracts et parler aux gens)...
Enfin, il y a cette nouvelle lutte qui leur a pris il y a dix ans déjà. La particularité assez impressionnante de ce combat est l’unanimité dans la population locale. Les vieux et les vieilles, les élus hommes et femmes de gauche comme de droite, les curés (à côté d’autres religieux, animateurs de cérémonies traditionnelles, sorte de syncrétisme local qui baigne le spirituel des gens, autour d’une espèce de pachamama - grand-mère de la montagne - qui remplace la vierge marie), les jeunes, les militantes et militants politiques (encartés, anars, cocos, etc.) : tout le monde est dans la danse. D’où la multiplicité des actions contre le TAV : du « terrorisme » aux prières multireligieuses, en passant par les rallyes, les grandes marches et les balades en vélo. Certains flics municipaux sont même en prison pour avoir participé à des manifs. La lutte a explosé ces deux dernières années, mais revenons un peu sur la chronologie.
1996-1998 : un passé de sabotages
Tags, vols, explosions au molotov, certaines actions ont pu causer des pertes allant jusqu’à 50 000 euros de dégâts sur les préparatifs du grand chantier. Les responsables se sont vu taxés « d’éco-terroristes » par des médias qui se sont déchaînés et par un gouvernement italien qui relança la répression sur les milieux squatts et anarchistes. L’Etat accuse sans preuve. Trois personnes, soupçonnées d’appartenir aux fantomatiques « Loups Gris », sont enfermées. On leur impute treize attentats. C’est Sole, Baleno et Silvano. La tension monte à Turin. Devant cette criminalisation de la lutte, les gens s’indignent : manifs et récoltes d’argent pour les militantes et militants emprisonnés s’organisent. Les squatters et squatteuses réoccupent les lieux expulsés, détruisent les vitrines de luxe, des chasses à l’homme ont lieu en centre ville. Les sièges sociaux de la presse qui “vomit sa haine de la populace qui grouille “ sont occupés... En mars 1998, Baleno se pend dans sa cellule. Sole est mise à l’isolement. 10 000 personnes manifestent en solidarité aux prisonniers à Turin. En avril, Sole est assignée à résidence mais elle se suicide au mois de juillet. La répression et les arrestations continuent... Les trois « terroristes » seront finalement acquittés (deux d’entre eux post-mortem).
Juin à décembre 2005 : Sept mois de blocages
Durant tout le mois de juin, à plusieurs endroits dans la vallée, une partie de la population bloque les chantiers et manifeste à plus de 30 000 personnes. Les autorités du Piémont accordent un moratoire de trois mois (suspension des travaux). Fin octobre 2005, au dernier jour du moratoire, des dizaines de milliers de personnes bloquent les routes, autoroutes, voies ferrées, etc. Le ravitaillement arrive depuis la montagne, les gens s’organisent, ils surveillent les chantiers. Plusieurs milliers de flics débarquent dans la vallée : véritable occupation militaire. 80 000 personnes défilent le 16 novembre 2005. Tous les salariés de la région sont en grêve, malgré la désapprobation des syndicats officiels. Policiers et carabiniers attaquent les occupant-e-s le 6 décembre (une dizaine de blessés). Le 8 décembre, la population bloque la région : 30 000 personnes affrontent les flics à Venaus qui reculent ! Les montagnards réoccupent les chantiers. A l’approche des JO de l’hiver 2006, le gouvernement finit par négocier une trêve de six mois.
Les Presidios = Rassemblements permanents
Ce sont les lieux d’occupation et de surveillance construits et gérés par la population. Il y en a trois, dont le plus grand est à Venaus. C’est celui où nous nous sommes rendus en mai 2006. Les presidios ont été plantés à chaque endroit qui nécessitait une présence continue pour faire perdurer le blocage des travaux. Ce sont des baraques en bois, avec cuisine, dortoir et poêle. Un gros spot pointe le préfabriqué où deux carabiniers (flics italiens) restent en permanence pour surveiller le chantier. Eux-mêmes ont un énorme spot braqué sur le presidio. Le presidio et le préfabriqué se font face, de part et d’autre de la route qui mène au village de Venaus. La montagne est vierge, l’endroit est paisible, l’ambiance est bon enfant. Le dimanche, des femmes viennent amener le gâteau, des vieux viennent boire un coup, d’autres conseillent sur la tenue du potager : énormément de monde passe aux nouvelles. Ils ne se font pas virer, car en un coup de fil ils peuvent compter sur 300 personnes qui arriveraient en soutien dans les dix minutes.
Nous, on a le temps !
On leur a pourtant dit que le TAV allait sauver le Piémont du déclin économique. Sur la création d’emplois, le coût étant de 26 milliards d’euros, le « collectif de Savoie contre le Lyon-Turin » (côté français) fait remarquer que c’est autant d’argent qui ne sera pas investi pour des emplois dans les écoles et les hôpitaux. Ce collectif ne soulève pas les foules mais effectue en France un travail d’information. En outre, dans la vallée de la Maurienne, 95 % des entreprises sélectionnées pour réaliser le TAV n’ont pas leur siège social dans la région... Des études indépendantes ont démontré que les lignes ferroviaires sont exploitées à 50 % de leur capacité et que 30 % des camions roulent à vide. Bref le but n’est certainement pas de favoriser le transport par rail qu’on opposerait à la route, mais de développer le transport de marchandises tout court. La SNCF possède d’ailleurs de nombreuses compagnies de transport routier !
Barrot (Président de la commission transport de l’Union Européenne) et Perben avaient bien sommé les italiens de “ respecter les accords" et de "brusquer les choses “. Côté français, Gérard Leras (Président des Verts Rhône-Alpes) l’a aussi dit clairement : « C’est une chose d’être exigeant, c’en est une autre de dire non à un projet important comme la ligne Lyon-Turin ». Pourtant, tout le monde le sait, les tunnels du TAV seraient creusés dans l’amiante et l’uranium. Bravo... Les Verts étaient contre l’Autoroute à l’époque, mais soyons pragmatiques, les marchandises doivent bien circuler, on ne peut pas rejeter toutes les solutions. Mais c’était sans compter sur les arguments implacables des gens du Val de Suze. Côté italien, certains habitant-e-s passent la vitesse supérieure. Le transport de marchandises profite à celles et ceux qui les possèdent mais augmente le prix de celles et ceux qui les consomment. Il favorise les délocalisations et donc les pertes d’emplois. Le transport pollue leurs vies : non, les montagnards n’y voient pas leur intérêt. A une logique de profit et de vitesse, ils imposent les nécessités des populations et du respect de leur environnement. Ils répondent qu’ils ont le temps.
Pour finir...
Dans le Nord : on fait Lille-Paris en une heure. « Le progrès ne vaut que si il est partagé par tous » (campagne publicitaire de la SNCF en 1993). Ils veulent nous faire préférer le train ? (pub de 1995). Quand on n’en a plus les moyens et que le TGV fait sauter les petites lignes qui desservaient nos villes et nos campagnes : ils nous font surtout préférer le stop ! Là où l’argent des collectivités fait défaut pour l’A24, le financement des travaux du TAV est prévu à 80 % par l’argent public. Si la lutte contre l’A24 n’en est qu’au début et qu’il est peu probable qu’elle se développe comme au Val de Suze, le parallèle nous avait paru intéressant.Le gouvernement italien s’acharne sur des militants, sur des personnesvisées, surveillées, suspectées, là où l’Etat français a plutôt tendance à réprimer des mouvements (les lycéens contre le CPE en 2005). Les partis politiques et syndicats classiques n’ont pas réussi à récupérer le mouvement anti-TAV et des petits attentats ont lieu régulièrement, faisant des dégats matériels. En France l’écologie reste un thème citoyen, terrain surtout occupé par la politique institutionnelle. Comme la manif’ à Frelinghien, où les discours se sont enchaînés au son de la philharmonie jouant la Marseillaise, accompagnés de deux drapeaux français. Bon là c’est un peu extrême... Affaire à suivre M.R.
(1) Les statistiques que nous avons pu trouver sont côté français, l’autoroute traverse les Alpes franco-italiennes (E70), et la lutte a été très forte surtout côté italien. (2) Fédération Départementale des Syndicats des Exploitants Agricoles

