Place de la Mémoire Sélective, 59000 Fives
L’œil de Moscou
En 1887, Eugène Pottier publie peu avant sa mort et parmi d’autres poèmes révolutionnaires, l’Internationale, ciment armé au service de la Commune de Paris et, depuis, de l’ internationale communiste. Ce texte deviendra au cours du court XXè Siècle le poème français le plus connu au monde. Porté par le vent de millions de petits poumons, il a gonflé les coeurs de la révolte, une révolte chantée dans toutes les langues. Ce vent musical fut composé à cette fin, dès 1888, par l’ouvrier flamand et fivois Pierre Degeyter.
En 2007, « l’internationale socialiste » parachève sa trahison des luttes du travail et de l’émancipation des peuples, par une ènième tentative de récupération de ses armes et de ses symboles : gommer des mémoires et du futur le texte politique d’une chanson - La chanson - politique.
« La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas »(air connu)
Le samedi 14 avril, les Fivois et autres citadins sont conviés pour la fête de l’inauguration de la nouvelle “place Degeyter”. « Rendez-vous à partir de 11h30... en présence de Martine Aubry, Pierre Mauroy et Bernard Derosier » [PS, PS, et PS]. L’harmonie a prévu de jouer L’Internationale de Degeyter sur la place tandis que des groupes de musiques locaux accompagneront les cortèges convergeant sur la place, où ces groupes joueront à leur tour. Quoi de plus poétique, en effet, pour un baptème musical, que de faire intervenir chanteurs et musiciens ? Le pouvoir politique nous gratifie, ici encore, de son sens aigu de l’art... et de l’histoire.
« Tous ensemble, nous pourrons vivre un moment chaleureux et tant attendu. Venez nombreux à ce moment festif » [1]. Un animateur (sic) annonce au micro quelques instants avant la prestation de l’harmonie : « afin de respecter le moment, nous vous demandons de ne pas faire de bruit ainsi que de ne pas chanter pendant que jouera l’harmonie ». Pottier, c’est du passé. Degeyter n’est plus là pour se défendre ni porter plainte pour plagiat. La fête est finie. Quant à un « moment chaleureux », l’invitation municipale ne se trompe pas : c’est sans doute à l’empourprement de leurs joues que les fossoyeurs mélomanes font allusion.
La foule obtempère, polie. Quelques moutons noirs clairsèment néamoins la musique dénudée en entonnant mordicus un début de « Luuuuuutte finaaaaaaale »*, sans se douter à quel point ils s’adresseront quelques vers plus loin à cette « foule esclave, debouuuuut, debouuuuut ! » [*], pour finalement s’éteindre dans l’assourdissante indifférence d’une mélodie dénaturée. Art désengagé ? Un peu plus tard, c’est au tour des groupes de... déchanter : un reponsable vient directement leur annoncer l’impossibilité de chanter L’Internationale. Pression hiérarchique ou Realpoiltik concertée de la Ville rose-brique ? On ravale sa salive.
En ville, le square de l’Internationale existe déjà, à quelques rues de là. Certes. Mais c’est masqué des grands axes et coincé entre les friches d’usines ou les corons, quelquepart dans Hellemmes, que l’urbanisme « gauchiste » d’alors le mit en valeur. Inutilité de mélanger poésie et musique ou volonté de taire coûte que coûte le message politique, symbole universel d’une Révolution mondiale marxiste ? Au coeur du brouhaha qui s’élève, la SORELI tente une réponse, au coude à coude avec l’éléphant exhumé rue Faidherbe 3000, et offert à Fives pour l’occasion : « Revitalisation commerciale » ! [2]
La Multinationale sera le genre humain
Avant de baillonner artistes et foule par la bienséance (une manif de profs et parents d’élèves du quartier prenant l’orateur à parti sur son estrade se fait sourdement envoyer bouler), Fives-City avait déjà initié une autre manière de museler la représentation des habitants et habitantes. La SORELI (« Société d’économie mixte d’aménagement de Lille Métropole Communauté urbaine et de la ville de Lille ») [2] sera le seul propriétaire loueur des commerces, sensés redonner à Fives le goût de la modernité et des réponses aux besoins d’un quartier populaire. Résultat, sur huit commerçants, presque aucun ne viendra de Fives : baux trop chers [4 x le prix du loyer habituel] [3]. Au Casino, aux Galeries Lafayette ou à Fives, le fric est bien devenu socialiste. Cependant, « La Soreli se défend : « Cela permet de contrôler sur le long terme le type de commerces installés. Sinon, la rotation des enseignes bouleverserait rapidement nos plans. » Claude Sohet [le boulanger de la place] donne rendez-vous dans « deux à trois ans » pour juger. »(3) Voilà qui a le mérite de clarifier la « revitalisation » annoncée : tout contrôler.
Gageons que si Pottier et Degeyter, à force de se retourner dans leurs tombes, se « revitalisaient » effectivement aujourd’hui en plein Fives, au vu des troubles sociaux d’un automne de banlieues en flammes, d’un hiver de couvres-feux, d’un printemps de combats de rue, des échéances électorales imminentes et si prometteuses, « d’ici deux à trois ans » ne demeurerait peut être du « quartier » qu’un fumeux tas de cendres.
S.L.

