Qu’est-ce que la guerre ? Qu’est-ce que la paix ? Qui fait quoi ?
Garde à vous
La guerre, elle, on l’a parfois aperçue au loin, parfois vécue en pleine gueule, mais depuis la prime enfance ou l’aube de l’humanité, chaque personne semble la ressentir plutôt vite. Pourquoi ? En premier lieu parce qu’elle n’a jamais disparu de la société dans son ensemble, et puis peut-être aussi parce qu’elle fait mal. En second lieu, parce qu’à ce titre, elle s’ingénie à se faire craindre.
Au cas où l’on ne s’en ferait toujours pas une idée bien nette, les travaux du général prussien Carl von Clausewitz valent depuis 150 ans comme référence pour une bonne partie du globe, car s’appuyant à la fois sur son expérience de soldat et sur 3 000 ans de théories de toutes cultures, il reposa ainsi des bases à la théorie militaire : "La guerre n’est qu’un prolongement de la politique par d’autres moyens". "[elle] est la mise en oeuvre illimitée de la violence en vue de contraindre l’ennemi à notre volonté" [1].
La paix, quant à elle, comme plein de concepts philosophiques, semble avoir plus de mal à se définir seule. Pourtant, sans aucun doute, tout le monde y aspire. Sans doute même les Chinois, dont la culture envisage les notions de guerre et de paix assez différemment. En 1945, lorsque les Alliés puis l’O.N.U. mirent chaque belligérant à la table des négotiation, ils auraient eu du mal à traduire le concept de paix en chinois. Ils ont alors pris l’idée et l’déogramme de la “femme” pour le dessiner à l’intérieur de celui de la “maison”. Même en chinois, le “bien-être” est bel et bien préféré. On peut l’imaginer sans peine : dans la vie, les gens voudraient-ils la guerre ? Malgré de récents choix électoraux, un rapide sondage maison nous confirme que non, les gens ne voudraient pas la guerre. La paix serait-elle alors une de ces définitions "par l’absurde", par l’absence, qui dirait moins ce qu’elle serait que ce qu’elle ne serait pas, en l’occurrence, que la paix n’est que l’absence de conflit et de violence ?
" ’Pis surtout, c’qui m’déplaît, c’est que j’aime pas la guerre Et qui c’est, qui la fait ? Bah c’est les militaires" (Renaud, Déserteur)
En histoire, on enseigne qu’il ne pourrait réellement exister que deux types de paix, les paix négociées, et les paix par l’assujettissement des vaincus. Aussi, plus encore que Mai 68, l’Affaire Dreyfus fut sans doute un bon exemple de ce qui put devenir une situation "limite", en France, à deux doigts de la guerre civile, impliquant durablement l’armée et son ’’honneur’’ qu’il convint alors de défendre coûte que coûte. Cela a-t-il changé ? Monsieur Nicolas Sarkozy, le nouveau chef suprême des armées françaises, ne vient-il pas de montrer que renouer avec une tradition réactionnaire, nationaliste et conservatrice serait une position de laquelle il conviendrait de ne plus avoir honte ? On aperçoit alors l’orientation que son discours annonce, à l’aube d’un nouveau millénaire "décomplexé" des rapports de forces récents, et par là, peut-être, futurs. Le nouveau pape, ex-Jeune Hitlérien, Josef Ratzinger a d’ailleurs choisi son nom de scène, « Benedictus XVI », pour une raison que l’on peut analyser comme moins séculière que prophétique : Benoît XV (1914-1922) fut le pape qui « conduisit » l’occident chrétien à travers... la Première Guerre Mondiale.
Entre paix démodée et guerres éventuelles, dans quelle société s’apprête-t-on, alors, à vivre ?
Sur le plan international, on répondra, faute de mieux par l’expression traditionnelle : "Toute personne a droit à ce que règne, sur le plan social et sur le plan international, un ordre tel que les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration puissent y trouver plein effet." [2] “Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne” [3]. Ce qui est plutôt satisfaisant, dit comme ça.
Sur un plan un peu plus local, le grand quotidien lillois (..."issu de la Résistance") délègue la parole à la pas-première concernée, c’est à dire non pas civile mais bien armée, représentée ce jour-là par le lieutenant-colonel Antoine Bourret, du CIRAT* de Lille : "Il y a plus de chômage que dans d’autres régions (...) S’engager n’est pas incongru (...), la moyenne d’âge [y étant] plus basse qu’ailleurs’’, la Région Ch’ti fournira à l’armée quelque 8% de son recrutement total [4]. Ce qui est plutôt inquiétant, bien au-delà du sol lillois.
« Si vis pacem, para bellum » (qui veut la paix, prépare la guerre. vieux dicton romain) “Et pacem, cum ?” (et la paix, on la prépare quand ? dicton réaliste)
Laissons causer un peu quelques chiffres [cf. aussi tableaux effectifs] :
Pour 2007, le budget voté par l’Assemblée Nationale le 8 novembre 2006 est de 47,7 Mds €, soit 2% du PIB [5], deuxième budget après
l’éducation. Quotidiennement, et à raison de plus de 2% d’augmentation annuelle, l’armée engloutit donc encore 131 millions d’euros par jour dans ses activités.
Le Budget du Ministère du travail et des affaires sociales (hors Sécu) reste, lui, de 7,1362 Mds €, celui de la Culture de 3,178 Milliards d’euros [6].
Qui, alors, des chômeurs, RMIstes, artistes et autres “feignasses”, sont les vrais “assistés” ?
En 2003, à la suite d’une décision de la cour de cassation règlementant désormais l’usage de l’ouverture du feu par des gendarmes (i.e. militaires) pour ne la permettre qu’en cas d’ « absolue nécessité », le journaliste Charb demandait ingénument « que sera « l’absolue nécessité » pour un gendarme du XXIè siecle ? Vu la bonne santé de l’économie, l’absolue nécessité sera peut-être de disperser des manifs de chômeurs », se proposa de répondre l’éditorialiste, nettement moins ingénu [7]. Quatre ans et quelques armes « non-léthales* » plus tard, on a effectivement déjà pu le sentir passer, notre nouveau siècle.
"Quand la Défense avance, la paix progresse", assurait le slogan de l’Armée de Terre en 2005. Les populations civiles, critiques, non militaristes, trouvaient plutôt que plus les militaires bougeaient, plus on comptait de morts, de massacres, de charniers, de cimetières, et de monuments aux morts. Les images parlaient pourtant d’elles-même : héroïsme, mixité, action aventureuse, parfois humour... Le modèle était la com’ qui avait su forger l’image de l’entreprise tertiaire en fer de lance du libéralisme. L’entreprise copiait l’armée, aujourd’hui on se renvoie l’ascenseur. L’entreprise recrute là où elle embauchait, l’armée des années 90 communique là ou elle observait son légendaire devoir de réserve [8].
A présent, l’armée veut s’immiscer dans le "débat démocratique" et réaffirmer un partenariat bilatéral, alors qu’elle est par définition l’entité protégée au plus haut point, blindée par le devoir de réserve* ou le principe de subsidiarité *. Elle reste systématiquement assimilée à l’ombre portée par la raison d’Etat. [cf. p. 11 Qui veut la peau de Dominique Lorentz ?]. Son essence repose sur le mensonge et le secret, le renseignement et la désinformation, la propagande et la contre-propagande. Thomas Hobbes parlait quand même d’un Léviathan, quant à l’Etat moderne, un monstre mythique qu’il convient non pas de rendre gentil, mais docile, maîtrisable. On ne peut pas dire que sa théorie ait pu longtemps s’incarner dans l’image d’un bienveillant chef scout, paternaliste et rigolo. [9]
"Nous ne comprenons pas qu’on puisse parler de la solidarité internationale lorsqu’on veut conserver les Etats, (...) L’Etat par sa nature même étant une rupture de cette solidarité et par conséquent une cause permanente de guerre." (Michel Bakounine, Lettre du 5 octobre 1872)
Si l’armée a pu montrer le visage avenant des opérations extérieures, c’est aussi que celui-ci est vu systématiquement par le SIRPA* du côté du manche, c’est à du côté "équipé" [10]. Les population terrifiées ou massacrées du Rwanda ou d’Afghanistan sont étrangement loin du champ propagandiste des photographies aux flous artistiques. L’armée est comme les autres institutions qui font mal : si elle ne dit pas elle-même du bien de son rôle, qui le fera pour elle ? L’armée n’a évidemment pas à se stigmatiser, ni à se critiquer. D’ailleurs, qu’elle se rassure : parfois, les populations s’en chargent. Mais on verra dans un second temps que celles et ceux chargé-e-s de le faire, de l’école à la presse, souvent, non.
Est-ce donc à une institution qui se refuse à syndiquer une part de ses personnels, dont le droit de vote fut réquisitionné jusqu’après celui des femmes (le 17 août 1945), et où toute presse ou tract sont interdits (pour "ne pas nuire au moral des troupes") (sic), qu’il faut exactement faire confiance ? L’armée a-t-elle tant le compas dans l’oeil quant à sa participation ou non au débat démocratique ? Alors, quand demain des adjudants Chanal, ou autres, se suicideront par lames de rasoir pour ne pas perdre la face ni celle de leur hiérarchie à leurs procès civils, ou bien que des agents de la future ex-DGSE* se feront prendre la main dans le sac en plastiquant des navires civils écologistes, ou encore qu’un capitaine juif ou kabyle entachera malheureusement son « honneur », entendra-t-on enfin un ou une militaire dire hors d’un huis-clos, non pas que c’est un accident regrettable, mais que là, peut-être, on aurait merdé ?
Réponse de la grande muette dans le prochain numéro de La Brique.
S. L.
Notes
[1] Carl von Clausewitz, De La Guerre, 1832
[2] Déclaration universelle des droits de l’homme et de la femme, ONU, 10.12.1948, Art 28.
[3] ibid, Art 3.
[4] La Voix du Nord, 31.01.07
[5] Rapport annuel Budget Défense 2007, site du CDRPC : http://www.obsarm.org/news/2006/bud...
[6] sites Ministère du Travail, Ministère de la Culture.
[7] Charlie Hebdo, 26.02.03
[8] Dassault et Lagardère, les deux plus grands groupes privés de l’armement français, sont aussi les deux plus importants propriétaires de médias, ditionnaires et livres scolaires inclus. Situation inouïe dans une démocratie, pas même à la veille des deux Guerres mondiales.
[9] T. Hobbes, Léviathan, Gallimard, 2000.
[10] lire à ce sujet « Empire, stratèges et conflits », Maurice Lemoine, le Monde Diplomatique, juin 2007.

