« Tout a été fait pour que cette grève de la faim éclate »
Chronique de lutte
Annick Batalan, militante de la Ligue des Droits de l’Homme à Lille, revient sur la lutte des sans-papiers cet été. Elle dénonce les manoeuvres du préfet pour tenter de museler le CSP et ses soutiens, afin de mettre fin à « l’exception lilloise ».
La 13ème grève de la faim à Lille, celle de mai-juin 2004, « avait été particulièrement dure, avec 450 grévistes ». Ils avaient alors obtenu leur régularisation, et les accords Delarue (1) avaient pour but de prévenir d’autres grèves de la faim. « Des réunions mensuelles étaient prévues avec le CSP, le MRAP, la LDH et la Cimade (2), pour présenter des dossiers de sans-papiers déjà refusés mais dont on pensait qu’ils n’étaient pas si éloignés de la loi, afin d’essayer de les faire passer. Les critères étaient : intégration dans la société, vie familiale en France, danger en cas de retour au pays et possibilité de travail. Cela n’existait que dans le Nord. Mais depuis un an, les accords Delarue sont vidés de leur sens : moins de régularisations (de façon très nette ces derniers mois), des régularisations prévues n’étaient pas concrétisées, etc. Au mois de mars 2007, nous sommes allés voir le préfet pour tirer la sonnette d’alarme, avec une liste de 450 demandes de régularisations. Elle correspondait aux dossiers présentés depuis deux ans et qui avaient été refusés 2, 3 ou 4 fois, alors qu’ils correspondaient aux critères de l’accord Delarue. » Sans succès. Puis vient la période électorale. Le secrétaire général de la préfecture leur répond alors qu’il a un devoir de réserve, que cette liste des 450 est une « liste politique », « qu’on verra après les élections ».

« Casser le mouvement »
Les sans-papiers décident alors une série d’occupations. Au fur et à mesure, les évacuations sont de plus en plus brutales. « La dernière, au « World Trade Center » [près d’Euralille], a été très violente et les sans-papiers ont été arrêtés : cela a déclenché la grève de la faim. (...) On le dit et on le redit : le CSP était opposé à celle-ci. Le préfet nie cela, mais il le sait très bien : il y a des RG présents à toutes les assemblées du CSP. Tout a donc été fait pour que cette grève de la faim éclate. Puis il y a eu l’expulsion de la Bourse du travail : ça a été une volonté de casser le mouvement, car la Bourse permet que les grévistes se retrouvent et s’entraident, qu’il y ait un suivi assez sérieux de la grève ». Jusque là, toujours aucune réunion avec le préfet Canepa. « Les « négociations » ont commencé avec les six associations qu’on qualifie nous de « périphériques » [Aida, Voix de nanas, Emmaüs, Safia, Parce que les hommes y vivent, la Cimade]. Le 10 août, le président départemental de la Cimade, sans consulter les militants de terrain, a lancé une réunion à laquelle était conviée la Ligue, le MRAP et le CSP avec les six autres assos, pour trouver une sortie de crise. Mais on s’est rendu compte qu’on avait tous rendez-vous à 17h, alors que le CSP était invité à 18h en même temps que la presse ! C’était une manoeuvre pour trouver un accord entre assos qui mettrait le CSP devant le fait accompli ». Ce sera donc sans le MRAP et la LDH.
Le préfet débauche
Concernant ces six associations (mis à part « Parce que les hommes y vivent », dont « on peut s’interroger sur ses liens très serrés avec la préfecture »), Annick relève qu’ils « gèrent des dossiers, ils font du travail sérieux, ils ont des rencontres avec la préfecture. Mais de notre point de vue, ils n’ont pas d’analyse politique, ils font de la gestion humanitaire des dossiers. Nous aussi, mais le plus important pour nous, c’est le combat politique, on va manifester avec les sans-papiers. Et on continue d’affirmer qu’il faut la régularisation de tous les sans-papiers présents sur le territoire, et la fin de la politique d’immigration actuelle qui est un vrai scandale. » Canépa convoque ensuite les associations, sauf le CSP. La LDH et le MRAP refusent donc de s’y rendre. « L’accord conclu prévoit l’arrêt de la grève de la faim, et en échange, pour une partie d’entre eux, leur dossier serait réexaminé. C’est la version régionale du débauchage à la Sarko : il a essayé de trouver des assos qui accepteraient de « rentrer dans son jeu ».

« Puis la façon de traiter les grévistes en août était dégueulasse, dans le froid, sous des bâches, la nuit. Les flics passaient enlever les tentes, etc. On avait l’impression de voir arriver les temps de la barbarie ! ». Fin août, après plus de 70 jours de grève de faim, « le MRAP, la LDH et trois partis de gauche demandent une réunion avec le préfet, en accord avec le CSP ». C’est Gérard Minet (LDH) et Jean-Claude Dulieu (MRAP) qui ont pu aller à la table des négociations avec le préfet. « Il ne voulait parler qu’aux chefs, pour lui les militants à la base sont trop proches des sans-papiers ». « La 2ème proposition n’est pas beaucoup mieux, on ne peut pas dire que c’est une victoire. Mais l’accord prévoit quand même un examen de tous les dossiers, avec « bienveillance » et en fonction des accords Delarue. Symboliquement, on réclamait aussi le retour des expulsés. » Le CSP accepte de présenter cet accord aux grévistes, qui le signent tous. « Mais pour l’instant, nous n’avons aucune nouvelle, aucune réunion n’est prévue. On attend, car il va falloir batailler ».
Fin des accords Delarue
« L’objectif de la préfecture était de casser le CSP, et derrière, de casser la coordination nationale des sans-papiers où le CSP 59 est très important, car il est à la pointe du combat. Et surtout, casser cette exception lilloise [les accords Delarue] ! Le préfet ne le dit pas, mais il a le plus grand mépris pour nous. Il avait dit que s’il y avait un décès, c’était les associations qui en seraient responsables, pas lui ! Et très clairement, c’est la fin des accords Delarue. Le préfet l’a dit, « ils correspondaient à une époque, elle est terminée. A la place, il veut installer une commission permanente mensuelle. Mais si le CSP n’est pas dedans, à quoi ça sert ? Il est le représentant légitime des sans-papiers ». Pour la préfecture et le gouvernement Sarkozy, « c’est le début d’une offensive importante », « on est très inquiets ».
SG
1 : Raffarin avait envoyé Delarue en tant que médiateur pour trouver un accord de « sortie de crise ». 2 : Respectivement : Comité des Sans Papiers, Ligue des Droits de l’Homme, Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples et Comité InterMouvements Auprès des Évacués.

