Euralille 2 : Béton bio pour cadre sup’
Le passé industriel de Lille laisse peu à peu la place à une économie de services. Depuis le début des années 90, le projet Euralille réinvestit d’anciennes friches pour ancrer la métropole dans le cercle des grandes villes européennes. Mais à quel prix ? Aujourd’hui, le nouveau quartier Euralille 2 se construit rapidement. Pour les pouvoirs publics, il doit servir à panser une plaie ouverte, faite de friches et de barres HLM. Un nouveau lieu de (dé)marquage entre Lille et ses Faubourgs ?
Lille est en pleine reconversion. La volonté de Pierre Mauroy (1), principal instigateur du projet Euralille, était de sortir Lille du cliché de la ville industrielle en déclin. Et par la même occasion de laisser une trace de son passage. Décidé dans un quasi huit-clos, Euralille fut entouré d’un voile de mystère. Par la suite, il est resté fermé à toute logique de participation. Un projet opaque (2). C’est l’architecte hollandais Rem Koolhaas qui fut sélectionné pour mener à bien ce prgramme pharaonique au financement colossal [voir à la fin]. A l’époque, l’entrée dans la « nouvelle économie » se fait par l’expansion du secteur tertiaire. En favorisant la mobilité des individus et surtout des marchandises. En développant l’attractivité culturelle et surtout économique de la métropole. Gare TGV, bureaux et centre commercial sont donc les premières infrastructures à s’installer sur un vaste terrain en friche occupé jadis par d’anciennes fortifications puis bien après, par la Foire de Lille.
Euralille 1 : suite sans fin
Quinze ans plus tard, le résultat est plutôt conforme aux attentes initiales de Mauroy et son équipe. Sa « turbine tertiaire » a contribué à rendre la ville méconnaissable sur beaucoup d’aspects. Le « carrefour de l’Europe » se construit et attire les capitaux, les investisseurs et les personnes qui travaillent pour eux. Le projet Euralille 1 s’étend sur quatre secteurs : le secteur central entre les deux gares, le secteur du Romarin, du siège de la communauté urbaine jusqu’à La Madeleine, le secteur St Maurice autour du Faubourg de Roubaix et enfin le secteur Chaude Rivière qui regroupe le parc des Dondaines (ou ce qu’il en reste), le prochain Casino et Lille Grand Palais de l’autre côté de la voie ferrée. Sur ces différents sites, logements, hôtels, bureaux et « résidences services » continuent de se construire.
Cadre idyllique pour cadres dynamiques
Euralille 1 n’est donc pas encore finit que déjà Euralille 2 pointe son nez. Le projet occupe un terrain de 22 hectares entre Lille Grand Palais et La gare Saint-Sauveur. 90 000 m2 de bureaux devraient accueillir de nouvelles boîtes privées. Mais comme pour Euralille 1, de nombreux bâtiments restent sous-occupés. Encore une fois, on construit sans savoir à qui vendre. Une imposante bâtisse abrite déjà les différents services du conseil régional. Mais surtout, par leurs fenêtres, les employé-e-s régionaux peuvent apercevoir, de jour en jour, un quartier entier sortir de terre : le quartier du Bois Habité. Projet phare du programme Euralille 2, ce quartier est voulu par ses concepteurs comme « une des opérations urbaines et architecturales de référence de ce début de XXIème siècle » (3). Il tire son nom de la forte présence végétale tant au niveau des constructions qu’au niveau des espaces publics. Chaque îlot d’habitation est réalisé par un cabinet d’architectes différent et chaque construction doit prendre en compte la dimension « naturelle » éxigée. Euralille 2 se veut « quartier écologique ». Le bâtit et l’architecture des constructions doivent se fondre dans l’esprit « développement durable ». Une prise en compte du bien-être des habitants qu’on aimerait voir à l’oeuvre dans d’autres quartiers actuellement en rénovation. Entouré d’une couronne de bâtiments qui le protège des nuisances sonores du boulevard Hoover et du périphérique, le quartier (bien qu’inséré dans un espace rempli d’infrastructures lourdes comme les gares, l’autoroute, etc.) conservera son petit havre de calme et de paix. Sur le site du Bois habité, 600 logements seront construits d’ici à 2010. Parmi eux, 25 % seront des logements « sociaux » (4). Déjà introduit dans les constructions d’Euralille 1, le quartier accueillera également un nombre important de « résidences services ». Ce sont des hôtels où les pensionnaires restent généralement sur des périodes un peu plus longues, de quelques jours à quelques semaines, et dans lesquelles les cadres travaillant dans le quartier d’affaires auront accès à des “services à la personne”. L’implantation accélérée de ce genre d’activités démontre le type de populations visées. Aujourd’hui, l’atmosphère du Bois habité est très particulière : certains habitent déjà les parties construites alors que la moitié du quartier n’est pas encore sortie de terre. Du côté des politiques, les élu-e-s de la communauté urbaine toutes tendances confondues applaudissent le projet ou s’en contentent. A un tel point que l’expansion du chantier est déjà en vue. Euralille 3 devrait raccorder le quartier d’affaires à la gare Saint-Sauveur et aux anciennes tours HLM de la Porte de Valenciennes.

Silence, on construit
Pour le projet Euralille, c’est la communauté urbaine, la mairie et les partenaires privés (principalement des banques) qui ont pensé et financé le projet. La municipalité définit également l’intervention de la « politique de la ville ». Avec un pied dans tous les projet de transformation de la commune, la mairie a le devoir d’établir un projet de ville cohérent et de répondre à des besoins de plus en plus urgents. Se voulant symbole d’un nouvel urbanisme respectueux du cadre de vie et pour qui habiter en ville serait un art (5), le projet s’inscrit en fait dans une logique inégalitaire où les innovations reservées à certains et certaines s’affichent sous les yeux d’autres, laissés pour compte de l’aménagement urbain. En effet, on démolit et on construit partout dans la métropole. à côté de la destruction de logements sociaux dans de nombreux quartiers lillois, on pouvait s’attendre à ce que la municipalité mette en place, dans d’autres projets urbains, un accès « à la ville » pour ces populations poussées en dehors de la métropole. Une chose est claire, Euralille 2 n’est pas là pour répondre à la pénurie de logements et notamment de logements sociaux. Ce projet n’est qu’une façade, une vitrine. Les bâtiments qui se construisent le long du boulevard Hoover cachent entièrement le Bois Habité. A la vue des plans de travaux, on peut craindre qu’il soit un lieu de vie réservé à ses habitant-e-s et qu’il reste isolé de la ville - notamment des immeubles qui lui font face sur le boulevard. Caché derrière une façade de buildings, le quartier semble vouloir se mettre à l’abri. Dans d’autres parties de la ville - principalement les quartiers populaires touchés par la politique de la ville - les programmes d’aménagements insistent sur la nécessité d’axes d’ouverture, pour intensifier le passage, la mobilité. Ici, Euralille 2 s’inspire de certains quartiers américains : les « gated communities ». Leur accès est controlé et vise à protéger un entre-soi sélectif, rassurant. Certes, il n’y aura pas de grillage aux portes du Bois Habité. Mais la frontière sociale, elle, sait s’imposer par un ensemble de dispositifs dissuasifs (flics, alarmes, caméras). De plus, par son emplacement et ses fonctions (principalement bureaux et logements), le quartier n’incite pas au passage. Excepté peut-être pour y vivre.
Une com’ durable de façade
Comme pour toutes les interventions sur la ville, des opérations de communication sont mises en place. Mais comme à leur habitude, les pouvoirs publics (mairie, communauté urbaine) mettent en place une « communication de vitrine » qui élude toutes les interrogations, notamment celles qu’eux mêmes se posent. La participation des habitants et l’urgence sociale ne sont pas au centre des politiques de logement et d’aménagement en ville. à la place, pour seule information, des prospectus paradisiaques, des images de synthèse saupoudrées d’un vocabulaire enchanteur qui rendent leur discours loin d’une réalité qu’on cherche à mettre de côté. Aujourd’hui, le projet Euralille 2 s’inscrit dans la lignée du premier. L’intitulé du programme « Euralille 2, un nouveau quartier, la ville continue… » cherche à le faire comprendre. Un slogan en contradiction avec les déclarations de Jean-Louis Subileau, dirigeant de la SAEM, pour qui le projet Euralille 2 doit servir à « bâtir une ville autour »6, sous-entendu autour du quartier d’affaires. Alors, qu’est-ce qui continue ? Quelle ville veut-on bâtir ?
1 : Maire de Lille de 1973 à 2001 et président de Lille Métropole Communauté Urbaine depuis 1989. 2 : Marc Prévost, Le petit théâtre de Pierre Mauroy, chronique impertinente de la vie politique dans le Nord et le Pas-de -Calais, Les lumières de Lille, 2006. 3 : Euralille, la ville continue, Plan guide, septembre 2007. 4 : Constitués de PLS et PLUS. Les premiers ne pouvant être considérés comme de véritables logements sociaux puisqu’accessibles à 85% de la population. Les PLAI, logements destinés aux revenus les plus modestes sont, de fait, exclus du projet. Les PLUS étant la catégorie intermédiaire (cf. La Brique numéro 3). 5 : Un nouvel art de ville : le projet urbain de Lille, Pierre de Saintignon, préface de Martine Aubry, Edition Ville de Lille, 2005. 6 : L’Express du 27/06/2005.
A.D et C.P
SAEM EURALILLE - Euralille est une Société d’Aménagement d’Economie Mixte (SAEM), créée en 1990. La communauté urbaine (LMCU), lui a concédé la réalisation du « centre international d’affaires des gares » et l’aménagement d’Euralille 2. - Les partenaires du projet sont : La Ville de Lille, LMCU et des actionnaires privés (principalement des banques). - Le coût de ce projet colossal atteint 5,2 milliards de francs, il est financé pour les deux tiers par des capitaux privés.

