La grève déraille
Chronique de lutte
Les Ateliers SNCF d’Hellemmes se sont fortement mobilisés pendant le mouvement. Plus de 80 % de grévistes sur la durée, plusieurs centaines de cheminots sur le piquet de grève très tôt le matin. La promesse de nouvelles négociations et quelques « amuses-gueules » ont engendré la reprise du boulot. Mais nombre de cheminots vont rester sur le pied de guerre.
Lundi 19 novembre, 8H30. Huitième jour de grève consécutif. Le dépôt d’Hellemmes est un des bastions du mouvement des cheminots depuis un mois. 300 personnes sont devant les portes de l’usine. Pétards à gogo, fumigènes, café-clope et vin. Les non-grévistes se font bien chambrer. Une camionnette EDF passe, ça applaudit en gueulant. Un cheminot leur rétorque : « mais pourquoi vous applaudissez, ils sont même pas en grève ! ».
« Quitte à galérer quelques mois, on défendra notre retraite ! »
Se méfiant de la presse, ils nous renvoient vers les délégués qui sont désignés « pour parler ». Voici Michel, délégué CGT, agent de maîtrise et depuis 25 an sur le site.
« Les médias prédisaient que le mouvement allait s’étioler, mais la mobilisation reste là. Le 17 octobre c’était très fort, c’était une journée carrée. On était sur le cul quand PPDA a dit que c’était plus fort qu’en 1995. S’ils le disent au JT, c’est que c’est vrai ! » Certains ont repris le travail pour une question d’argent : « Pourquoi les gens changeraient d’avis ? Les 82 % de grévistes du 18 octobre ont montré que les cheminots étaient d’accord. Ici le taux de grévistes a été similaire, voire supérieur avec 90 % [des 1000 cheminots du site] ». Michel avait « mis de côté », en prévision de la grève, un autre gars le coupe : « Je gagne 1200 € par mois, mon épouse elle est smicarde. Je suis fier de le dire : quitte à galérer quelques mois, on défendra notre retraite ! »

Les négociations à venir ? Pour Michel, « Il faut négocier, mais stratégiquement, c’est difficile de repartir. Avec des avancées, on fera repartir les gens au travail ». Pourquoi la direction de la CGT semble-t-elle laisser tomber les 37,5 annuités ? Michel rétorque : « 37 ou 40 ans, ce n’est pas le fond du problème. Le problème c’est la pension. Avec cette réforme, certaines personnes partiraient en retraite avec la moitié de leur salaire. L’objectif de la réforme est de baisser les pensions et de les aligner sur les prix plutôt que sur les salaires. On sait bien que les indices de prix, c’est le bordel. Le plus important est donc la décôte ».
« Casser les cheminots »
Le délégué rectifie : « 40 ans c’est un symbole qui tombe... Mais est-ce que le gouvernement peut céder là-dessus ? ». En même temps, il concède que « Sarkozy est hypocrite. Les retraites vont évoluer car il a l’intention d’y revenir en 2008 [passer à 42 ou 44 ans de cotisation] ». Selon lui, derrière cette réforme, « ce que veut le gouvernement c’est casser les cheminots et partout où il y a encore des luttes sociales, dans les grandes entreprises ». Mais Thibault, premier secrétaire de la CGT, avait l’air bien pressé de négocier, avant même que la grève commence... ? « Non, il a eu le courage d’une politique de la main tendue. Le gouvernement non ». Et puis « Thibault est à la tête de la confédération, il doit faire avec les cheminots, la fonction publique, les salariés du privé, etc. La CGT a une vision plus large [que les simples intérêts des cheminots ?]. ça m’embête d’opposer la base et la fédération. Thibault n’oblige personne... il fait un commentaire ». Il ajoute qu’une « base qui n’est pas structurée ne sert à rien ». Des actions de sabotage ont eu lieu Lille Flandre1. Michel s’interroge : « en quoi cela apporte-t-il quelque chose au mouvement ? » Des actions plus dures sont-elles à venir ? Il espère que « les gens seront assez intelligents pour ne pas plonger là-dedans ». Il ne veut pas mettre « l’opinion publique contre nous ». Mais pourquoi ne bloquent-ils pas l’accès de l’usine ? « Les cheminots sont divisés sur le fait de bloquer les non-grévistes. C’est différent par rapport à 1995. Si on bloque, on aura direct’ la milice. Est-ce que ça nous servirait ? » Il déplore la privatisation d’une partie de l’activité des ateliers d’Hellemmes, où « les ouvriers sont sous-payés et corvéables à merci. Du coup c’est aussi moins de cheminots ». En effet, « après guerre, on comptait 400 000 cheminots, aujourd’hui on se dirige vers les 150 000 ». Conclusion : « plus on diminue leur nombre, plus on affaiblit les caisses de retraite ».
« De l’argent, il y en a »
Jeudi 22, vers 10h, l’AG se réunit devant les grilles. « Tous ensemble, Tous ensemble ! Hé ! Hé ! ». Les cheminots reconduisent à l’unanimité la grève à main levée. Nous interrogeons Dominique, muté depuis quatre ans à Hellemmes après un plan de restructuration dans le fret (2), et délégué de Sud-Rail. Un syndicat qui ne veut pas lâcher les 37,5 annuités de cotisation (pour tous et toutes), et réputé moins ouvert à la négociation au rabais. Pour lui, « les régimes spéciaux sont les moins déficitaires. Il faut donc équilibrer par le haut, reverser les profits des entreprises pour les retraites ». Il souligne que « le régime de la SNCF vit grâce à une cotisation plus forte de la direction, avec un reversement des profits », ajoutant : « quand on voit les caisses noires de la métallurgie [les récents détournements de fonds des caisses métallurgie du MEDEF (3)], on voit que de l’argent, il y en a ». Il précise aussi que SUD est « capable de faire des propositions, notamment reprendre les cotisations [patronales] sur le 13ème mois ou reprendre les années travaillées dans le privé ». Le syndicat est pour « l’interpro », et « le 18 octobre, on voulait reconduire tout de suite ». à l’encontre des discours sur la baisse du nombre de grévistes, il rappelle : « En 1995, on était aussi 25 % de grévistes cheminots sur la longueur ». Sur la réunion du mercredi suivant avec la direction, il questionne : « Va-t-on accepter des négociations où les générations futures ne vont pas s’y retrouver, ou maintenir pour tous ces régimes spéciaux ? » Sur la CGT, Dominique lâchera juste : « Thibault a du changer de comportement car sa base, elle est là ! » La critique n’ira pas plus loin, question d’unité syndicale en période de conflit. Sur les médias, les avis convergent. Pour Dominique, « souvent, entre l’orientation de son discours et ce qui sera retransmis, ce sera complètement différent ». Michel déplore aussi l’analyse médiatique de la grève : « Les médias qui nous font le plus de tort, c’est TF1. Les gens boivent tout ce qui tombe ». Marre d’être qualifié de privilégié, alors que des salaires de cheminots récemment embauchés n’atteignent même pas le SMIC (sans les primes).
Rougir de honte ou de colère ?
Jeudi 22 novembre. AG, 10H. Plus grosse fréquentation que lundi dernier (cf. photo). Le délégué syndical CGT crie d’abord son plaisir de « voir autant de monde que ça ! », après des bruits de protestation qui ont le goût de la déception ou de la résignation dans la base des cheminots. Les protestations se font contestations lorsque les syndicats proposent, à l’initiative de l’UNSA (4), de « procéder à un vote à bulletin secret », selon la formule « consacrée » du délégué. Le but : éviter la « division » : « Quand on est tous d’accord, c’est facile ». Huées. On verra après. Les délégués syndicaux se mettent sur leur mini-tribune. La CGT commence : « Aujourd’hui est un tournant d’une grève de neuf jours ! » Il rappelle que ce sont les organisations syndicales qui ont su mobiliser pour aboutir à un « combat juste, solidaire et intergénérationnel ». Il dénonce la privatisation rampante de l’entreprise SNCF, une direction rétrograde, et pointe les syndicats qui ont lâché l’affaire (la FGAAC, syndicat majoritaire des conducteurs, puis la CFDT). Mais il secoue les camarades car la « réalité est autre : ce conflit s’érode, avec 22% de grévistes hier [niveau national] ». Persuadé « d’être resté du bon côté de la barrière » et qu’ils n’ont pas « à rougir » de leur mouvement. Des cheminots le font rectifier : « Pourquoi tu parles au passé, on n’a même pas encore voté ! » Régulièrement, une partie de l’AG se fait entendre dès qu’une parole sonne un peu trop la reprise du travail... Certains gueulent aussi contre ceux qui ne sont jamais venus tenir le piquet de grève et qui viennent juste pour voter la reprise aujourd’hui. Puis le délégué CGT commence le sale boulot : énumérer les « avancées » concédées lors de la réunion de la veille. Déjà, un cheminot gueule : « Ils ont bien bouffé ? » Le délégué continue son discours ponctué de « mes couilles ! » et autres protestations : une négociation d’un mois avec cinq rendez-vous à venir, et quelques « gestes », faiblards, comme la pension veuvage passant de 50 à 54% du salaire, la création d’un 6ème échelon, les négociations salariales avancées à février 2008, etc. Il a bien du mal à finir son compte rendu, peu fier d’annoncer les premiers résultats des négociations. Les réflexions acerbes continuent et il finit par s’énerver : « au cas où vous l’auriez oublié, moi aussi j’ai fait grève avec vous ! »...
Compagnons de colère, sortez les chiffons rouges
Pour SUD, unitaire dans l’intersyndicale avec l’UNSA et la CGT, le mouvement n’est pas fini. Ce sont les cheminots qui décident mais Dominique le dit clairement : « On n’a rien eu ». « La CGT sera là aussi si ça repart » balance à l’emporte-pièce un délégué. L’intersyndicale revient sur le vote à bulletins secrets, idée proposée par l’UNSA, qui ne veut pas déchirer les grévistes. Puis, autour de l’agenda des négociations fixé la veille, un semblant de débat se met en place pour savoir la stratégie à adopter. Certains appellent à faire pression jusqu’au 29 du mois (première réunion issue des négociations de la veille). Applaudissements. Un autre prend la parole : « on ne peut pas partir [en grève] jusqu’au 18 décembre », mais qu’il faut maintenir la pression jusque là. SUD rappelle que « nous, on ne lâchera pas ». L’UNSA nuance qu’ « ils ne gagneront pas seuls à Hellemmes ». La tactique de pourrissement du gouvernement est rappelée, malgré une mobilisation qui a permis aux syndicats « d’arriver armés » pour les négociations. Dans la confusion, un vote s’organise à mains levées. à vue de nez, très partagé entre les pro et les anti. Ils voteront à bulletin secret la reprise du travail (5). Après un mois de négociations qui aboutiront à coup sûr au maintien des 40 ans de cotisations et à quelques arrangements à la marge, est-ce que cheminots et cheminotes sauront se remobiliser ?
1 : 15/11 : des systèmes d’aiguillages ont été bloqués par des tas de pierres, des clefs d’aiguillages ont été volées, etc. Le 21, une autre action, coordonnée celle-ci, procédait au sabotage sur différentes grandes lignes SNCF. 2 : Le frêt, c’est le transport de marchandise, qui a été « ouvert à la concurrence » selon la novlangue gouvernementale. Traduction : privatisation partielle et réduction d’effectifs à la SNCF. Enquête à venir dans le prochain n° : n’hésitez pas à nous contacter ! 3 : 64 millions d’euros des caisses de l’UIMM 4 : Union Nationale des Syndicats Autonomes. 5 : Sur 700 grévistes, 512 ont voté à 65 % pour la reprise du travail.
C.G et S.G

