Interview - « Entartons, entartons, "
Noël Godin défraye maintenant la chronique belgo-internationale depuis quatre décennies, à coups de violentes, joviales et vengeresses tartes à la crème. Tour à tour entartiste, terroriste pâtissier, essayiste, ciné-maniaque acteur, réalisateur et archiviste de talent, au passage anarchiste rigolo, ses cibles les plus célèbres ne furent rien de moins que les souriants Bill Gates, BHL ou Sarkozy. Attablée à l’Univers, La Brique s’est tapé une délicieuse tranche du glouton bavard. Extraits d’une heure de discussion, du comptoir informel à l’interview professionnelle, parsemée de nos claquages de barre...
Interview gloutonne réalisée par tomjo et Sébastien, à l’occasion de la présentation du film Que qui peut puisse ! par son réalisateur Geoffroy Le Grelle (2), son sujet Noël Godin et son Internationale pâtissière, ainsi que Sihame Fattah, collègue de Noël, le 1er mars 2008 au cinéma l’Univers, à Lille. Cette copieuse réception… éminemment « terroriste » a été organisée, non sans bienveillance, par les activistes écolos de Chiche !
La Brique : Comment poser la question... ça t’est venu d’où, cette espèce de châtoyance du verbe, du mot.. ?
Noël : Je l’ai pas fait exprès... Je n’en ai aucun mérite et je ne fais aucun effort.
La Brique : Oui, ça se voit ! C’est vraiment fluide... Geoffroy : C’est vrai qu’il a cette manière de s’exprimer, qui est assez fascinante,
La Brique : T’écris dans le Bakchich (3) ! Noël : Ils se débrouillent bien, et puis heureusement, ils ne se mêlent pas une seconde du moindre mot dans ce qu’on écrit… Mais c’est sur Internet, surtout, que ça marche bien.
Geoffroy : Noël, on disait… tu es vraiment un cinéphile averti, hein ?
Noël : J’aime pas ce mot… « Ciné-maboul ! cinéma-nique »… Non, la plupart des cinéphiles sont des andouilles bien dressées, des lèche-cul du cinéma d’auteur le plus inoffensif.
La Brique : Et à combien de milliers de tartes à la crème vous en êtes, déjà ?
Noël : Une cinquantaine de notre côté, mais l’internationale pâtissière existe vraiment.
La Brique : On a rencontré des types, qui voudraient bien entarté un mec, vanneste, qui se présente aux municipales à tourcoing, qui dit que l’homosexualité serait un danger pour l’humanité !
Noël : Attention. ça peut être valorisant pour quelqu’un de pas vraiment connu. Il vaut mieux un traitement plus approprié, une tarte merdique, peut-être, du purin, un seau avec des saloperies dedans…
La Brique : C’est ce que tu dis à un moment du documentaire, sur les fascistes, quand un mec te propose dans la rue de balancer des tartes à la crème sur Jörg Haider…
Noël : Avec les fachos, on ne fait pas Gloup ! Gloup ! On fait Pan ! Pan .. !
La Brique : A propos, c’est qui Georges Le Gloupier ? Quelle est la différence avec Noël Godin ?
Noël : La différence, c’est que Georges Le Gloupier il a une barbe, un nœud papillon, un grand chapeau, il est souvent en smoking de combat. Il a des lunettes, aussi. J’ai été invité en Autriche, à une sorte de congrès antifasciste, de gens de gauche, qui palabraient… Et les discours les plus somnifères se succédaient. On m’avait invité pour proposer qu’on entarte Haider, de toute évidence. Ils étaient tous là et… ils m’énervaient, et… j’ai proposé de mon côté qu’on s’avance vers Haider avec un grand couteau de pâtissier et qu’on l’y plante dedans, et… Scandale absolu !
La Brique : T’as déjà lu ce petit bouquin, L’insurrection qui vient (4) ?
Noël : C’est formidable… tous ceux de cette bande-là, c’est eux que je mets le plus loin, maintenant, c’est les théoriciens radicaux les plus dangereux.. Ca va plus loin que Debord, Baudrillard, c’est vraiment très bien.
La Brique : Et tu n’as jamais eu de problèmes, avec des espèces de vrais radicaux, romantiques et armés, sur l’aspect « tartes dans la gueule », que c’est pas des symboles qu’il faudrait mettre, mais tout de suite aller vers du plus radical ?
Noël : Ben, écoute, non. Pour la bonne raison que mon Anthologie de la subversion carabinée (5) était un peu répandue, et soutient toutes les formes de révoltes pimentées de toute sorte, et présente quasiment une apologie du meurtre justicier sur 800 pages. Si j’ai choisi la guérilla pâtissière et un certain terrorisme burlesque, ça ne m’empêche aucunement, loin de là, de soutenir d’autres formes de combat, ou même d’y participer. Même si je suis avant tout pour un terrorisme loufoque. Donc je n’ai jamais eu de problèmes avec les « ultras ». Mais il y a parfois, des ultra-gauchistes, para-situationnisants, qui considèrent par contre que d’aller dans les médias, c’est se verser totalement… J’ai toujours pensé, c’est un des rares points sur lequel je n’étais pas d’accord avec les situs, déjà à l’époque, c’est se prendre bien au sérieux de considérer que, dès qu’on cavalcade dans les médias, on se fait totalement avoir. Ça peut aller dans l’autre sens, si on a l’occasion de faire passer des trucs qui renvoient à d’autres trucs. La plupart de ceux qui m’ont reproché ça sont des piliers de bistrot qui le restent totalement. La condition pour aller faire le clown dans les médias, c’est de rester soi-même. Or je suis parfois extrêmement mauvais, en dessous de tout, ça m’est arrivé, mais au moins je suis moi. Je ne me suis renié d’aucune manière. A ce moment-là, on peut considérer que les médias sont un « terrain de jeu », comme d’autres, comme le cinéma, la littérature, la publicité quand les Casseurs de pub passent par là, et pourquoi pas aller dans des trucs si on reste soi, qu’on a la distance, l’ironie… Geoffroy Tu connais son histoire de « faux chroniqueur » de cinéma ?
Noël : Je travaillais pour la seule revue de cinéma existant en Belgique, qui était catho, aussi nauséabonde que Télérama, L’Ami du Film et de la télé,. J’écrivais, aussi pour la survie, sous cinq, six pseudonymes et mon nom, et c’était la période post-68. Petit à petit, pour être cohérent, j’ai instillé, j’ai saboté méthodiquement mon travail d’andouille critique, j’ai injecté un maximum de faux dans mes rubriques de petites nouvelles, et j’ai signé plus de 200 interviews en m’occupant des questions puis des réponses. Revenant de festivals, un bon tiers des films dont je rendais compte n’existaient aucunement. On faisait tout nous-mêmes. Et ce petit jeu a duré jusqu’à la disparition, durant des années, de la revue. J’avais été amené à inventer, avec des potes, près de 80 cinéastes. On donnait des nouvelles, régulièrement, pour s’y retrouver, y avait de grands diagrammes...
Geoffroy : Et tu avais inventé une cinéaste aveugle ?
Noël : Oui, « Viviane Peille », qui réalisait des films magnifiques comme La fleur du lotus n’atteindra pas les bords de ton lit, une Thaïlandaise. Il y a un grand spécialiste du cinéma asiatique, qui est parti expressément à sa recherche... Il était furieux, fou furieux. Et il hurlait au téléphone, mais il n’a pas vendu la mèche.
Geoffroy : Et il l’a pris au premier degré !
Noël : Et, tous les trois mois, j’inventais une conversion, c’était entre 69 et 1977, conversion « miraculeuse », de cinéastes de gauche. Je n’oublierai jamais ça, ça m’a valu un des grands moments de ma vie. C’est que je lisais dans l’éditorial d’un de nos deux grands quotidiens La Libre Belgique, que Le messager de Joseph Losey, dont j’avais annoncé la conversion, avait décroché la Palme d’or à Cannes. Et le chroniqueur de La Libre Belgique, commençait en disant que l’on sentait à tout moment que le film vibrait de foi chrétienne, et qu’on sentait que Joseph Losey s’était vraiment converti. Là, c’était la victoire totale...
La Brique : C’était mignon, le petit dessin de H.G. Welles, avec l’entartage moderne, avec l’espèce de machine-catapulte, là.
Geoffroy : Ah, la Tartapulte ! Noël : Oui, dans le dernier Bakchich... la Tartapulte, que les compères grolandais ont réellement mise sur pieds...
La Brique : Ce qui est excellent, c’est qu’il y a une riposte proportionnelle (...) y a une telle industrialisation des mecs et nanas entartables, que c’est bien de commencer à imaginer une sorte d’extension de l’entartage.
Noël : Oui, des Canadairs... au fromage blanc. Il y a lieu qu’on en arrive là, enfin je ferai tout pour...
Propos recueillis par TJ. et SL.



