Wal-Mart, l’entreprise (im)monde
Le monde du discount a son roi, l’américain Wal-Mart. Un géant assez puissant pour dicter sa loi partout où il s’implante.
ifficile de ne pas songer aux Leclerc, Mulliez, et autres magnats de la grande distribution française, en lisant le savoureux essai de Nelson Lichtsteiner et Susan Strasser sur Wal-Mart, l’entreprise la plus rentable, et la plus dégueulasse de la planète. Avec ses 6 000 énormes supermarchés, et ses 1,9 millions de salarié-es dans le monde (rebaptisés « associés » dans la novlangue de la boîte), Wal-Mart est le plus grand employeur privé du Mexique, du Canada et des Etats-Unis. Son chiffre d’affaires annuel, pour l’exercice achevé en janvier 2009, a été de 406,5 milliards de dollars. Presque deux fois le PIB de la France ! Section syndicale ? Fermeture de l’usine ! La clé de voûte de l’économie du discount fut formulée par Frank W. Woolworth en 1892 : « Sans main d’œuvre bon marché, pas de produits bon marché ». Née dans l’Amérique rurale et désyndicalisée, Wal-Mart a fait sienne cette devise. Les salaires y sont aujourd’hui de 15 % moins élevés que chez ses principaux concurrents, et le turn-over des employé-es y avoisine 50 %. Un embryon de syndicat se forme-t-il ? Wal-Mart décide tout bonnement de fermer le magasin, comme ce fut le cas à Jonquières (Québec) en 2005. Cette politique antisociale s’accompagne évidemment d’une “emprise managériale ” resserrée sur toute la chaîne de distribution, via un système informatique hyper-centralisé. Dès 1988, Wal-Mart possédait le plus grand réseau privé de communication par satellite des Etats-Unis. Depuis le quartier général de la firme, les dirigeant-es peuvent contrôler la localisation des produits et leur vitesse de déplacement, ainsi que « le coût de chaque opération, en passant par les salaires, les horaires les temps de pause de chacun, sans oublier les bénéfices de n’importe quelle vente réalisée à n’importe quel moment par n’importe quel vendeur ». La duplicité, clé de la réussite Pourtant, Wal-Mart a su développer une culture d’entreprise en complète contradiction avec la réalité de ses pratiques. Les valeurs principales en sont la famille, le communautarisme et l’égalitarisme. La firme est à l’image du fondateur, Sam Walton. Elu homme le plus riche d’Amérique en 1985, celui-ci a, toute sa vie durant, conservé l’allure d’un modeste épicier. De même, la ruralité savamment entretenue du siège de Bentonville (Arkansas) contraste avec sa dimension high-tech. Ouvertement patriote, Wal-Mart prétend contribuer au bien national, en faisant économiser plusieurs centaines de dollars à chaque foyer américain. Elle est moins soucieuse de ses employé-es, qui ont massivement recours à l’assistance publique pour compenser la bassesse des salaires. Enfin, l’identité de la compagnie est largement imprégnée par la religion protestante évangélique, qui associe salut et réussite sociale. Un tiers de ses cadres stagiaires sortent d’ailleurs des bancs du SIFE (Students In Free Entreprise), une puissante organisation universitaire prônant un capitalisme dérégulé dans le milieu conservateur chrétien. Un état sans frontière Le succès et l’influence de Wal-Mart lui permettent « de reconfigurer les plans des villes, de déterminer le salaire minimum réel, de casser les syndicats, de définir les contours de la culture populaire, d’avoir une influence sur flux des capitaux dans le monde entier, et d’entretenir ce qui s’apparente à des relations diplomatiques avec des dizaines de pays ». La firme est aujourd’hui un plus gros importateur de produits manufacturés chinois que la Russie ou le Royaume-Uni. Après la Pennsylvania Railroad, l’US Steel et General Motors, Wal-Mart est devenue l’institution économique emblématique de son temps, et d’un système basé sur la réduction inexorable des côuts du travail et la démagogie publicitaire. Bref, le symbole de tout ce qu’il faut mettre à bas.
MF
Wal-Mart, l’entreprise-monde, de Nelson Lichtsteiner et Susan Strasser, éditions Les prairies ordinaires.

