À qui profite lille3000 ?
En mars 2007, nous écrivions : « Dames, Messieurs, si vous attendez de nous louanges, ferveurs et sentences délicieuses sur Lille3000, vous serez déçus. Ici règne la critique. Ce n’est pas que ça nous plaît (on souffre, pensez bien), mais face au discours de la « grande » presse, il était de notre devoir d’être méchant. Méchanceté ne veut pas dire mauvaise foi. [...] Soyez sans inquiétude mais inquiétez-vous de ce que vous y trouverez ».
Article publié dans le numéro 14 de La Brique, mai 2009.
Vous ne trouverez pas dans ces pages une critique esthétique d’Europe XXL. Ce qui nous titille est plutôt de comprendre pourquoi des patrons de presse, de la grande distrib’, de l’hôtellerie, de la banque, de l’énergie atomique et de la téléphonie – mobile bien sûr – allongent de concert avec une mairie « socialiste » neuf millions d’euros pour cet événement inhumain. A l’approche des élections européennes, que veut dire Europe XXL ?
Avec l’implosion du bloc soviétique et l’avènement d’un capitalisme désormais mondialisé, il n’est plus question d’idéologies. Ne pensons plus nos conditions sociales et nos exploitations, fuyons le boulot ou le chômedu dans la Fête. Soupape de sécurité, elle fait tourner la Machine.
Du Kazakhstan au parc J.-B. Lebas, c’est la fin de l’Histoire qu’on nous vend. Europe-Marchande, Europe-Forteresse, Europe européenne, « Vive nous ! », et que les Roms et les mendiants disparaissent de la carte postale. Dans le quartier Euralille 3 ou aux abords d’Euratechnologies, même l’herbe est bien rangée. Lille se maquille pour accueillir les jeunes cadres dynamiques. Elle se muséifie pour les touristes. La réalité se dissout dans le spectacle et rien ne doit dépasser à l’intérieur du périf’. Sinon c’est l’expulsion. « En route vers l’Est », qu’ils disaient ?
Si personne ne vient critiquer la Culture Lille3000, c’est qu’elle entretient l’esprit du temps. Dépolitisée, elle sert le capitalisme. Comme les patrons, les artistes sont devenus des Créateurs, ces demi-dieux exonérés de la critique terrestre. Comme les autres marchandises, l’art doit se renouveler perpétuellement, prêt-à-consommer. Finies « les kermesses à la bière », « dans notre domaine, il faut surprendre » avance le méprisant Fusillier.
Le boss de Lille3000 « promet des moments intenses » aux lecteurs de La Voix. Il ne demande pas aux artistes de parler, tout doit être complètement fou, « délirant », et offrir une « image de rêve ». L’ancienne gare Saint-Sauveur est une « grande marmite » dans laquelle il faut jouir « sans limites ». Lille3000, « c’est une boule d’énergie, c’est chaud ». Lille est même devenue « sexy » depuis 2004. Tout ce qu’on attendait d’une ville et de ses expressions artistiques. Parce qu’au fond, soyez-en sûrs, élu-es et patrons n’en ont rien à foutre de l’art. Ça aurait pu être le Sport et ses valeurs de compétition. Tant qu’ils en récupèrent les gloires et que leurs intérêts sont bien gardés...
N.B. : Sur la culture au service du Capital, voir la conférence gesticulée de Franck Lepage « Incultures : l’éducation populaire, monsieur, ils n’en ont pas voulu » sur scoplepave.org.

