La Fête de La Brique
Coup de colère suite à une scène de racisme à la soirée de La Brique.
Le soir du Samedi 12 juin. Nous jouons à la « Fête de la Brique ». Nous sommes ML (un homme Noir) et E (une femme Noire). Le public est Blanc en écrasante majorité.
Au détour d’un texte ML signifie que l’association entre « singes et noirEs » reste bien vivace. Que nous le vivons régulièrement. Que cette saleté négrophobe est si bien partagée que la dernière personne à l’avoir traité de singe n’était pas un Blanc.
Face à lui, une jeune femme blanche complètement hilare se met à faire le singe à renfort de cris et de gestes.
Pour nous, c’est le choc ! L’incrédulité de cette « réponse » à l’expression d’une douleur, d’un dégoût des insultes racistes répétées à notre peuple noir. C’est la « Fête de la brique » !???
Personne ne réagit. ML dit au micro en colère : « Un très mauvais point à la jeune fille en face qui est en train de faire le singe » ; cette fille en train d’imiter un singe face à deux NoirEs qui viennent de formuler leur dégoût de cette association négrophobe. Elle est morte de rire. Personne ne fait ni ne dit rien.
Ah si : « C’est rien ça, c’est l’alcool » (un voisin de l’imitatrice).
Voilà La réaction. Comme si l’alcool (désinhibant qu’on s’en souvienne) pouvait expliquer quoi que ce soit. Nous venons d’être agresséEs et tout de suite c’est l’euphémisation, le déni.
Notre réponse : « L’alcool n’excuse rien », et à la jeune fille : « Non ce n’est pas drôle ! ».
Non, nous ne verrons pas d’autres réactions à l’agression raciste…
Nous finissons un concert que nous aurions du interrompre de colère et dégoût. Et après ?
Rien. « Merci pour le concert » puis silence total. Il ne s’est rien passé ; ce déni prolongeant humiliation et douleur.
Et après ?
Dehors, c’est le concert du groupe suivant. L’imitatrice nous saute dessus, hilare, nous prend dans ses bras : « Oh, excusez moi… »
2ème agression : Nous répondons en lui demandant de ne pas nous toucher et de ne pas nous parler. Parce que non on ne peut pas Nous cracher à la gueule en public et venir s’autoexcuser, la bouche en cœur, colonisant nos corps.
Là elle toise ML, comme s’il était un dangereux agresseur, et se poste à 2 mètres de nous.
Nous partons par la petite porte 10 minutes plus tard. Sans un mot de PERSONNE. Personne n’est suffisamment choqué ou dégoutté. Notre agression n’a pas gâché la Fête, qui continue dans ce petit monde de merde. Il y aura même un after chez de pseudo-amiEs.
Pas un mot, les heures, les jours qui ont suivis et la salle était pleine. Pleine d’un public Blanc soi-disant militant.
L’après-midi ça avait débattu entre blancHEs militantEs de répression policière. Pas de public de quartier populaire, d’intervenantEs non plus. Les charmes de l’entre-soi militant. Idem dans les ateliers.
Et après ?
Rien. Il ne s’est rien passé. Et si nous nous étions tus ni La Brique, ni personne n’en reparlait.
Il ne VOUS est rien arrivé donc il ne s’est rien passé. Tout va bien dans VOTRE monde de merde ; le silence prolongeant, amplifiant l’agression.
Et après ?
ML écrit un texte de colère à La Brique et à d’autres témoins-complices sur l’absence de réaction et d’indignation. Et sur le silence TOTAL depuis.
Après ?
Peu de réponses puisque ML ne veut pas discuter la violence ; juste la dire.
La Brique réagit un peu. Même si certainEs minimisent ou se permettent de juger la forme de notre colère ; réflexe classique de dominantEs.
Et le silence perdure parce que personne n’imagine devoir demander qu’on l’excuse.
Non, personne ne demande qu’on l’excuse (hormis 2 membres de La Brique à titre personnel). C’est pourtant la base. Mais c’est l’avantage des grandes lâchetés collectives, personne ne se sent tenu de demander pardon. Encore moins à E que tout le monde semble avoir oubliée (Parce qu’en plus d’être noire, elle est Femme ?). Même après son propre texte d’interpellation.
Le silence toujours ; et nos colères intactes de tant de lâchetés.
Sentiment de n’être que des cautions. Parce que ça peine ce soir là et à l’heure actuelle à prendre la mesure d’une telle saleté raciste et de la violence du déni d’agression.
Notre présence dans ces pages ne répare rien. Pour nous, c’est un minimum. Cracher notre colère et vous laisser à vous-mêmes. A vos lâchetés, vos silences et vos homogénéités étouffantes.
On ne vous demande pas de comprendre le « problème Noir » mais de réaliser qu’il y a un « problème Blanc » qui nourrit capitalisme et sexisme. L’oppression raciste et coloniale systémique. Et le racisme crade dont une salle entière, en absence brutale de conscience politique, est prête à se cacher. Qui sépare nos luttes politiques des vôtres. Des faits qui gâchent Nos vies sans même perturber Votre soirée. Sans aucune réaction épidermique. Il ne s’est rien passé à la « Fête » de la Brique.
ML & E
Mise au point sur le texte de ML. et E. dans nos pages
Pour couper court à toute déformation de la réalité et récupération des propos publiés dans notre numéro 23 concernant la « Fête de La Brique », nous dirions ceci :
Nous avons présenté nos excuses auprès de M.L et E. pour n’avoir pas pris – ni sur le coup, ni plus tard - la mesure des propos racistes tenus à leur égard.
Après trois ans d’infos et d’enquêtes, et pour qui ce ne serait pas déjà évident, nous réaffirmons notre soutien aux luttes d’émancipation des immigré-es et des descendant-es de colonisé-es face au racisme structurel de la République, de la société française, et de leurs franges les plus crasseuses.
Avoir publié le « coup de colère » de M.L et E. dans nos pages est à la fois un devoir d’honnêteté envers nos lecteurs et lectrices, et une sincère auto-critique. Attachons-nous à ne pas reproduire en interne les divisions et les violences à l’œuvre dans la société. A savoir : les dominations de classe, de genre, de génération et de race, sans exclusive et appréhendées comme des constructions sociales.
Il nous semble important désormais de sortir des positions de « coupables » et « victimes » qui nous interdiraient d’affronter politiquement la situation. Nous nous devons de penser l’homogénéité (ou non) et les oppressions internes à nos groupes sociaux si l’on veut en combattre les responsables, où et quels qu’ils soient.
Le collectif de rédaction de La Brique.
Nous, associations, groupes politiques, groupes de musique dont un ou plusieurs membres étaient présent-es à la soirée de soutien du journal La Brique du 12 juin 2010, prenons la mesure de l’agression perpétrée à l’encontre de M.L et E. alors qu’ils se produisaient sur scène.
La passivité des personnes présentes ce soir-là, de même que la lenteur de nos réactions a posteriori sont symptomatiques d’une absence de vigilance à laquelle nous comptons remédier. C’est pourquoi nous souhaitons affirmer notre soutien à leur démarche de publicisation des évènements, ainsi que notre adhésion à son contenu (voir le texte de ML. et E ci-joint).
Il est évident qu’il ne suffit pas de se déclarer l’ennemi–e de toutes les oppressions pour se débarrasser du racisme qui reste présent dans nos milieux, dont l’homogénéité sociale est à interroger. Il convient désormais de ne pas se cacher derrière le caractère individuel de l’agression perpétrée pour se dédouaner du questionnement qui doit avoir lieu. Ne nous trompons pas d’ennemi : notre responsabilité est collective.
Par ailleurs, nous dénonçons toutes tentatives de récupération malsaine desdits évènements, notamment lorsque celles-ci proviennent de l’extrême droite. Nous devons combattre le racisme sous toutes ses formes, qu’elles soient évidentes ou insidieuses, idéologiques ou pratiques, perpétrées par la droite ou par la gauche, par des « autres » ou par nous-mêmes.
GDALE-CGA, Chiche ! Lille ; Idées à coudre ; Metapuchka ; Elles causent, Des membres du CCL.
Nous prenons acte des soutiens exprimés ci-dessus.
nous prenons acte avec dégoût de l’insuppportable et absurde récupération par des fascistes racistes.
Même si nous avons été déçus par des alliées, nous savons encore parfaitement qui sont nos ennemis ; et l’extrême droite, quelle qu’elle soit, sera toujours évidemment notre ennemie.
Et nous trouvons insupportable qu’on puisse imaginer le contraire.
Ceci est notre dernier mot sur cette histoire.
E. et ML.

